Catholicisme, homosexualité et Afrique

Ce billet était à l’origine un commentaire sous cet article défendant l’Eglise catholique en Ouganda et ne devait donc pas être publié ici, ne voulant pas un blog trop centré sur les droits LGBT. Mais comme ma réponse se développait et devenait trop longue pour être un simple commentaire et que beaucoup de twittos m’interrogeaient là-dessus, je me suis résigné à le publier ici. Avant de lire la suite, il est recommandé d’avoir lu l’article linké ci-dessus. Je l’ai écrit rapidement [1] et sans trop me relire. Je vous demande donc de m’excuser pour le côté un peu brouillon.

Cet article présente hélas un aspect très partiel de la situation en Afrique et des rapports entre l’Eglise catholique et l’homosexualité en Afrique, alors que la réalité est beaucoup plus contrastée.

Dressons donc une photographie un peu moins partiel de la situation.

1) L’article du Cahiers Libres cite très partiellement la déclaration de Noël de Mgr Cyril Lugwana dont je donne le texte intégral. Lorsqu’on le lit, on entend une musique un peu différente. Il s’opposait certes au projet mais pas de la façon présentée par l’article de Cahiers Libres.

a) La pénalisation existait déjà (cf le dernier paragraphe — soulignons qu’il n’appelait pas à l’abrogation de la section 145. Je reviendrai là-dessus un peu plus loin sur cette nuance importante). Le projet de loi à l’époque ne faisait qu’aggraver considérablement la peine et surtout introduisait une nouveauté : l’obligation de dénoncer ceux qui s’adonneraient à cette pratique.

b) C’est surtout contre cette obligation et la dureté excessive (pour lui) de la sanction pénale (peine de mort ou prison) qu’il se prononçait et il regrettait que le projet n’offrait pas la possibilité de réhabilitation — cf 5ème paragraphe — : "the proposed Bill does not contain clauses encouraging homosexuals to be rehabilitated [...] The criminalizing of such reaching out is at odds with the core values of the Christian faith."

En résumé, il n’était pas favorable à ce projet mais il n’était pas contre le principe d’une pénalisation "modéré" (pas de peine de mort, pas de prison mais des "conseils", peut-être pensait-il à la psychiatrie ?). Surinterprète-je ses propos ? Nous allons voir tout de suite que non.

2) De plus, on oublie trop souvent que ce projet fut retiré en 2010. En 2012, un nouveau projet fut à nouveau présenté au Parlement ougandais. Quelles furent les réactions de l’Eglise catholique en Ouganda ? La seule position chrétienne forte entendue à cette occasion fut une résolution plutôt favorable de l’Uganda Joint Christian Council, un conseil oecuménique regroupant les anglicans, les orthodoxes et… les catholiques. Citons un extrait de l’article linké ci-dessus :

Speaking after their recent annual conference organised by the Uganda Joint Christian Council (UJCC), an ecumenical body which brings together the Anglican, Catholic and Orthodox churches, the bishops resolved that the parliamentary committee on Gender should be tasked to engage the House on the Bill which is now at committee level.

We also ask the Education committee to engage the Ministry of Education on the issue of incorporating a topic on human sexuality in the curricula of our schools and institutions of learning,” the resolutions signed by archbishops Henry Luke Orombi, Cyprian Kizito Lwanga and Metropolitan Jonah Lwanga, indicated."

Nous voyons donc que le même Mgr Lwanga, devant qui l’article de Cahiers Libres se pâmait, a co-signé cette résolution. Et que demandait cette résolution ? Que la commission parlementaire examine ce projet de loi, autrement dit de faire passer le projet à l’étape législatif suivant (examen + éventuels amendements par une commission, un peu comme chez nous). Résolution que tous interprétèrent, y compris les ougandais comme un soutien en faveur de ce projet, interprétation que Mgr Lwanga ne démentit jamais publiquement.

Et Mgr Lwanga est loin d’être isolé chez les catholiques ougandais. Donc quand Cahiers Libres prétend que l’Eglise catholique est la seule à se dresser en Ouganda, je ne peux que sourire.

3) Ce n’est pas seulement en Ouganda que l’Eglise catholique se montre… — soyons charitables — ambivalente sur l’homosexualité. L’hostilité catholique envers l’homosexualité en Ouganda n’est pas seulement liée à son histoire contrairement à ce que semble dire l’auteur de l’article de Cahiers Libres. Regardons d’autres pays en Afrique noir.

a) Au Nigeria, on vient de promulguer une loi pénalisant les tentatives de mariage gay, la défense des droits LGBT et "l’expression publique de l’homosexualité", donc les couples de même sexe. Que firent les évêques du pays ? Ils envoyèrent une lettre de félicitations au président.

Les actes homosexuels ? Ils sont déjà pénalisés depuis longtemps (voir la page wikipedia sur le sujet). Je n’ai jamais entendu l’Eglise nigériane appeler à dépénaliser les actes homosexuels.

b) Au Burundi, pays à 60% catholique, il y eut en 2005 une refonte du code pénal introduisant une innovation : la pénalisation des actes homosexuels. Jusqu’à cette époque, c’était "toléré" en ce sens que ce n’était pas pénalisé. Que firent les évêques de ce pays ? Ils applaudirent la refonte du code pénal et n’eurent pas un mot sur la nouveauté concernant l’homosexualité. Je n’ai pas trouvé de déclaration faite à cette époque mais on peut penser qu’ils y furent favorables puisque quatre ans plus tard, lorsque le parti au pouvoir organisa un meeting anti-homosexualité, la conférence épiscopale fit une déclaration dénonçant ceux "those who support ‘that practice’ under the pretext that homosexuality can be congenital" (source )

On pourrait continuer mais je vais m’arrêter là. Terminons sur deux points.

  1. Cahiers Libres affirme que : L’Eglise catholique poursuit alors une position constante à l’échelle mondiale : elle condamne l’acte, mais pas le pécheur, et appelle à ne pas pénaliser l’homosexualité. C’est vrai mais on est en droit de se poser la question suivante : est-ce que l’Eglise appelle à dépénaliser l’homosexualité ? La réponse n’est pas si évidente ! Si elle l’était, ces évêques africains auraient eu beaucoup de mal à soutenir des initiatives contre l’homosexualité. :-)
    Beaucoup de catholiques européens croient de bonne foi que la dépénalisation des actes homosexuels fait partie des positions exprimées par le Magistère. Mais aucun document officiel du Saint-Siège, aucune déclaration solennelle du Magistère universel ne demande cela. Tout ce que nous avons, c’est soit des déclarations de porte-paroles comme Mgr Tomasi ou le père Lombardi allant très
    vaguement en ce sens, soit des déclarations privées (et non publiques) de cardinaux de la Curie comme celui du Cardinal Antonelli Ennio. De plus lorsqu’on suit l’actualité LGBT en Afrique noire, particulièrement dans le domaine de la législation pénale, on ne peut qu’être frappé par le silence de Rome. Lorsque les évêques nigérians envoyèrent la lettre, le Saint-Siège demeura silencieux ; lorsque les évêques du Burundi applaudirent la nouveau code pénal au Burundi, le Saint-Siège demeura silencieux ; lorsque Mgr Lwanga signa la résolution soutenant le nouveau projet de loi ougandais, le Saint-Siège demeura silencieux ; etc. [2] De manière générale, depuis le début du XXème siècle, en ce qui concerne les droits LGBT, quelque soit la situation géographique l’Eglise catholique est au mieux inerte [3], au pire hostile [4]. Très très rarement [5], elle fut à l’avant-garde des droits LGBT, laissant les militants bien seuls.

  2. Lorsqu’on sait tout cela, j’espère que vous comprendrez mon agacement lorsque je lis ou j’entends des catholiques exaltant l’action de l’Eglise sur ce sujet. Il n’y a pas de quoi la ramener pourtant…
    Par ailleurs, vous comprendrez aussi pourquoi, moi qui suis catholique, je n’ai aucune confiance en l’Eglise pour nous défendre, nous les LGBT, si la tempête venait un jour. Tout ce à quoi je m’attends au mieux, c’est des déclarations lénifiantes sur la « compassion » (cf par exemple cet article de The Advocate qui cite ironiquement Mgr Kaigama, un des signataires de la lettre de félicitations : « 
    I will treat [a gay person] with great understanding and love, with great compassion. » 

[1] J’ai beaucoup de travail comme nous tous :)

[2] On m’a dit il y a quelques années que la Congrégation pour la Doctrine de la Foi avait eu un projet de note appelant à la dépénalisation, mais qu’au final ce fut gardé sous le coude de crainte que les médias l’interprètent de travers comme un « soutien à l’homosexualité » qu’elle voit pourtant dans d’autres documents comme un fléau social que la puissance publique doit contenir. Je ne sais pas si c’est vrai. 

[3] par inerte, j’entends soit soutenir des droits déjà bien acceptées dans la société, soit simplement ne pas s’y opposer.

[4] Comme le Pacs, ou l’abrogation de "Don’t Ask, Don’t Tell" aux USA.

[5] l’exception la plus frappante que je connais se passa aux Pays-Bas dans les années 50. La plupart des hôpitaux psychiatriques appartenaient à l’Eglise Catholique et à cette époque l’homosexualité était considérée comme une maladie. C’est ainsi que l’Eglise connut la situation des homosexuels dans la société, le poids de la société dans leur mal-être etc et se battit donc pour changer les mentalités et éliminer la psychiatrisation de l’homosexualité. Lorsqu’on sait cela, on ne peut que pleurer lorsqu’on lit par exemple ce document officiel de la CEF qui annonce la Bonne Nouvelle sous forme de "pack" avec la psychanalyse aux homosexuels.

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2 réponses à Catholicisme, homosexualité et Afrique

  1. zen64 dit :

    est-ce que l’Eglise appelle à dépénaliser l’homosexualité ? La réponse n’est pas si évidente !
    Mais si, elle l’est. L’église, détentrice d’un poste d’observation à l’ONU s’allie volontiers à la concurrence dès lors que l’on propose un texte recommandant la dépénalisation de l’homosexualité.

    http://www.franceinfo.fr/medias/culture-et-medias/article/l-onu-divisee-sur-la-depenalisation-de-l-homosexualite-53861

    C’était en 2011, la situation est toujours bloquée a l’heure actuelle, et je ne crois pas avoir entendu le nouveau pape désapprouver cette attitude.

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