Mots flottants

Akira Mizubayashi, professeur à l’université Sophia de Tokyo et éminent dix-huitiémiste, a écrit « une langue venue d’ailleurs » (Gallimard), sorte d’autobiographie sur sa relation avec la langue française. Dans un passage qui suit ci-dessous, il relate son dégoût face à l’usage dévitalisante de sa langue maternelle à l’université où il commençait ses études, dégoût qui n’était pas étranger à son idylle avec le français et qui m’a beaucoup touché car il pose des mots sur mon ressenti. Je repense à l’année dernière où on voyait tourbillonner de tous côtés des mots « décollés » comme liberté, droits, civilisation de l’amour, respect etc. Que des gens, quelque soit le camp auquel ils appartenaient, s’enivraient si légèrement de mots me choquait. Les mots sont des outils puissants mais demandent beaucoup de délicatesse si on veut penser.

« Mais pourquoi voulais-je tant entrer dans l’univers du français ? Pourquoi ai-je choisi cette langue entièrement ignorée ? Pourquoi enfin ai-je décidé de m’engager dans l’histoire sans fin d’un long et patient apprivoisement d’une langue étrangère ?

Dans les années 1970, la politique était encore très présente sur les campus universitaires. […] Mais ce qui gênait le jeune homme de dix-huit ans, ce n’était pas ces stigmates sociaux qui ne favorisaient guère la concentration, ni le désenchantement, ni l’absence d’élan collectif nécessaire aux études. C’était plutôt le vide des mots : des gauchistes, comme des revenants sur un champ de bataille où gisent des cadavres mutilés, usaient inlassablement de discours politiques stéréotypés à grand renfort de rhétorique surannée. La jeunesse communiste n’échappait pas non plus à cette usure de la langue. Quant à la majorité des étudiants non politisés ou dépolitisés, ils se muraient dans une hébétude satisfaite qui annonçait sans doute le consumérisme bavard des années à venir. Bref, des mots dévitalisés, des phrases creuses, des paroles désubstantialisées flottaient sans attache autour de moi comme des méduses en pullulement. Partout il y avait de la langue, de la langue fatiguée, pâle, étiolée : paroles proférées à travers micros et porte-voix, vocables tracés sur de gigantesques panneaux, discours imprimés dans des tracts qui puaient l’encre, tout cela constituait mon quotidien linguistique, et de tout cela, c’est cette sensation, désagréable voire intolérable, de flottement qui m’est restée. (Y avait-il là un écho lointain de l’ukiyo, « monde flottant » – monde incertain en perpétuelle dérive – comme on dit en japonais à l’image d’une ukikusa, plante flottante ? C’est possible.) C’étaient des mots qui ne s’enracinaient pas, des mots privés de tremblements de vie et de respiration profonde. Des mots inadéquats, décollés. L’écart entre les mots et les choses était évident, l’insoutenable légèreté des mots, le sentiment que les mots n’atteignent pas le plus profond des êtres et des choses me mettaient dans un état de méfiance que je ne me cachais pas, et que surtout je ne cachais pas à ceux qui m’entouraient. »

Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Mots flottants

  1. Oh comme c’est joli …

    Je me souviens être tombé sur cette interview (http://www.franceculture.fr/emission-tire-ta-langue-akira-mizubayashi-et-feu-sa-chienne-2013-03-10) en écoutant la radio. L’émission avait déjà commencé, et je me disais que l’invité avait un léger accent; accent dont je n’arrivais cependant pas à déterminer l’origine.

    Puis j’ai compris. C’est l’accent des grands esprits🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s