« Pêcheurs d’hommes » (homélie pour le 3e dimanche du Temps ordinaire)

L’homélie qui suit ci-dessous a été rédigée par un ami, Adrien Candiard, qui vit au couvent dominicain du Caire, ville qui vient d’être secouée par les évènements qu’on sait.

Une fois n’est pas coutume, j’avais écrit mon homélie, et je l’avais même écrite à l’avance. C’était sympa, d’ailleurs, vous auriez certainement aimé : une méditation un peu légère sur cet appel étrange de Jésus à quitter son boulot pour le suivre ; un petit éloge de la paresse, où comme d’habitude je vous racontais ma vie, pour vous pousser à quitter votre boulot au plus vite. Seulement, hier matin, alors que j’y mettais une dernière main, les nouvelles ont commencé à tomber. Première bombe. Deuxième bombe. Troisième bombe. Bientôt, je ne lâchais plus Twitter, à l’affût des dernières infos. Juste le temps d’un coup de fil avec des amis qui annulaient le déjeuner prévu, par crainte du danger. Bref, hier matin, cette homélie légère, je ne la sentais plus trop. Impossible de faire comme si de rien n’était.

Non pas que je m’exagère notre danger, non. Je sais bien que nous ne sommes pas, ni vous ni moi, menacés directement. Mais vivre dans un pays qui se déchire et qui souffre, je pense que ça vous tord les tripes comme ça tord les miennes. Se sentir impuissant, se sentir inutile, être à côté et n’avoir rien à donner. J’en étais là, donc, avec Twitter pour les nouvelles et l’évangile devant moi, pour la Bonne Nouvelle. Paraît-il. Parce que sur le moment, je peinais un peu à faire le lien entre les deux. Cet appel des premiers disciples au bord du lac de Galilée, ça semble bien trop bucolique et tranquille pour avoir quelque chose à nous dire, avoir quelque chose à dire à l’Egypte. Certes, il y est bien question d’une lumière qui se lève sur un peuple qui marchait dans les ténèbres ; mais comment la voir, cette lumière, sans se raconter d’histoires ?

Et puis j’avoue que dans la circonstance, il y a quelque chose qui me gênait dans l’évangile. Cette phrase que Jésus adresse à ses premiers disciples, et qu’il nous adresse à nous tous, qui essayons nous aussi d’être ses disciples : « Je vous ferai pêcheurs d’hommes. » Cela sonne une promesse de succès, les foules qui vont les croire, tous les hommes qui à leur écoute vont devenir chrétiens, vont tomber dans leurs filets. Mais justement, c’est bien ce qui me dérange. Des pêcheurs prêts à prendre tous les hommes dans leurs filets, n’en avons-nous pas déjà beaucoup trop ? Des groupes religieux qui attrapent des jeunes paumés pour en faire des poseurs de bombes ? Une armée qui transforme sa jeunesse en instrument de répression ? Tout cela ne vous dit rien ? Est-ce que Jésus nous invite à former un camp de plus ? À devenir des sergents-recruteurs pour son armée à lui, même pacifique ? À manipuler nos semblables pour grossir nos rangs ? À les faire rentrer dans notre barque de force, comme un pêcheur le fait avec son poisson ? Bien sûr, nous aurions les meilleures excuses : c’est la barque de Dieu, c’est le bon camp, c’est la vérité. Une petite manipulation ne serait donc pas si dramatique. C’est pour la bonne cause.

Le monde est déjà un vaste champ de lutte où les hommes sont traqués par ceux qui recherchent la richesse ou la puissance. Nous le sentons bien ici, aujourd’hui : les Égyptiens sommés de choisir un camp quand ils voudraient vivre tranquilles. Mais c’est vrai aussi en Europe, c’est vrai partout. Les prédateurs sont parfois moins brutaux : la publicité, l’idéologie, tout cherche à attraper les hommes, à les prendre dans des filets.

Devons-nous donc, comme disciples du Christ, devenir des compétiteurs parmi les autres, dans cette concurrence effrénée pour manipuler les hommes ?

Je ne crois pas, frères et sœurs, que Jésus nous invite à cela quand il nous demande d’être pêcheurs d’hommes. C’est même tout le contraire. Jésus ne nous invite pas à utiliser nos semblables comme des moyens, à les manipuler au service d’une cause, même bonne. Notre seule cause, ce sont les hommes à qui nous sommes envoyés. Nous avons à les servir, pas à nous servir d’eux.

Et comment les servir, nous dit Jésus ? En leur annonçant que « le Royaume de Dieu est tout proche ». Cela peut paraître vague, cette notion de Royaume de Dieu. Est-ce un ordre politique concurrent à faire valoir dans la féroce compétition pour le pouvoir qui déchire les hommes ? C’est en réalité quelque chose de beaucoup plus simple, qui n’attend que nous pour se révéler aux hommes. Qui est véritablement tout proche. Qui n’attend que notre conversion.

Annoncer ce Royaume et le faire exister, c’est dire à chaque homme, à chaque personne, nos proches, ceux que nous aimons, ceux que nous croisons, ceux que nous n’aimons pas : « tu es aimé de Dieu, dans le Seigneur Jésus ». En général, il ne s’agit pas de le dire avec des mots. Il s’agit de lui montrer, de lui faire découvrir, par notre attitude, par notre amitié sincère, parce que nous le pensons réellement, qu’il y a en lui quelque chose de plus grand que ce qu’il croyait, de plus noble que ce qu’il pensait. Qu’il y a en lui quelque chose de sauvé.

Nous n’avons rien à offrir, frères et sœurs, à ce pays qui va mal. Rien d’autre que notre paix, la paix qui vient de Dieu et que nous accueillons en nous tant bien que mal, en refusant ces luttes pour la richesse et le pouvoir. Rien d’autre que notre amitié qui fasse sentir à tous qu’ils sont aimés de Dieu dans le Seigneur Jésus.

Mais si nous sommes capables d’offrir cela, frères et sœurs, alors nous serons le signe que, pour le peuple qui marche dans les ténèbres, une lumière peut se lever.

 

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