Trouble dans la déviance

J’ai vu circuler sur twitter ce dessin crétin à propos des études de genre.

LucTesson

S’il n’y avait eu que cela aujourd’hui, j’aurais haussé les épaules et passé à autre chose. Mais plus tard, également sur twitter, je tombai sur ce billet d’un webzine catho en général de bonne facture qui révèle une lecture très superficielle de la démarche butlerienne en réduisant implicitement le problème à un mal-être personnel [1] et en appelant donc à une conversion :

Alors voilà, Mme Butler, pour vos troubles de genre, je vous propose d’accueillir Jésus et de lire les Pères de l’Église (et éventuellement de vénérer des reliques… mais bon, j’ai conscience qu’il faut y aller par étape!).

C’est en constatant cette profonde incompréhension trop souvent répandue que je me suis résolu à rédiger rapidement ce billet. Je n’ai pas l’intention ni d’expliquer ici le concept de genre, ni de défendre son intérêt; d’autres l’ont déjà fait… Je souhaite en fait montrer la raison profonde de la démarche entreprise par Judith Butler, et surtout que les enjeux sont au niveau des relations interpersonnelles, et non pour soulager un mal-être personnel comme l’insinuent beaucoup.

Lorsqu’on introduit au concept de genre, on parle en général de construction mais il me paraît plus parlant d’employer ici l’analogie (avec toutes les limites que ça comporte) avec le jeu.

Nous sommes des animaux sociaux, et donc notre vie en société peut être vue comme un jeu social. Nous interagissons selon des règles dépendant du milieu dans lequel nous évoluons ; règles que nous transmettons à ceux qui y entrent par exemple par la naissance. Nous pouvons penser par exemple aux règles de politesse (comme ne pas interrompre brutalement une conversation) qui varient selon le milieu. En ce sens, être masculin/féminin signifie ici jouer un jeu de rôle sexué propre à la société où nous vivons. Bien sûr, ces règles reposent sur un substrat, comme le genre sur le sexe biologique. Tout ceci est, je pense, une évidence.

Mais parler de jeu implique la possibilité de transgresser une ou plusieurs règles. Une règle, qu’elle soit tacite ou non, n’a de sens que si sa transgression est possible, i.e. s’il peut exister quelqu’un la transgressant : celui qu’on appellera désormais le déviant [2]. Face au déviant, que faire ? Si on est attaché aux règles du jeu, le dénoncer. Réciproquement, dénoncer celui qui brise ou plusieurs règles revient à (ré)affirmer l’existence et l’importance de ces règles.

Judith Butler rapporte ainsi quelque part le cas d’un garçon qui vivait dans une petite ville dans le Maine. Il avait une démarche un peu chaloupée, il balançait les hanches de façon un peu féminine. Un beau jour, une petite bande de garçons du même village l’a accosté, battu et jeté du haut d’un pont. Ce garçon violait les normes du genre, il devait donc être dénoncé comme déviant afin de sauvegarder les normes et cette dénonciation est allée ici jusqu’à la mort.

C’est un cas extrême mais le mécanisme de dénonciation intervient souvent, partout comme les établissements scolaires, et sous des formes les plus diverses. Et nous pouvons tous être partie prenante de ce mécanisme comme victime ou comme acteur.

Ainsi, quand j’étais au collège, il y avait parmi mes condisciples un garçon qui aimait beaucoup le cinéma et avait ce que d’autres appelaient des « manières ». Un matin, quelqu’un me le montra en train de marcher et me dit : « ça doit être PD». Je ris et je propageai cette dénonciation. Le pire était que j’étais sincère.

Bien plus tard au lycée, quand je compris ce que j’étais, je vivais dans la hantise que ça se vit. Je prêtais une attention particulière à ma façon de marcher. Surtout marcher virilement, virilement, virilement. J’avais peur d’être repéré comme déviant et surtout d’être dénoncé comme tel.

On le voit, il ne s’agit pas de mal-être personnel, de souffrance intime ou autres conneries de ce genre mais de relations interpersonnelles. Comme disait Baroque&Fatigué dans son excellent billet,

La préoccupation la plus vive que je discerne en arrière-plan des études de genre, et en particulier des travaux de Judith Butler que je connais moins mal que d’autres, c’est celle de rendre vivables des vies qui ne le sont pas, ou si peu, ou si difficilement, de rendre plus digne les vies qui sont jugées indignes. Oui, c’est une préoccupation politique, ou du moins qui doit se traduire en termes politiques.

Et il ne s’agit pas de changer les règles du jeu, on ne ferait que de déplacer la question de la déviance, Judith Butler en a parfaitement conscience. Il s’agit seulement de rendre le jeu complexe de ces normes régissant le genre moins rigide.

Pour conclure ce billet (trop vite écrit), j’aimerais attirer l’attention sur la chose suivante. Je disais que la dénonciation pouvait prendre de multiples formes, elle peut par exemple se faire en assignant au déviant le rôle de… déviant au sens propre du terme, ce qui permet de continuer à circonscrire et enserrer dans les mailles du jeu cette personne. Ainsi, les Pharisiens assignaient à ceux qui transgressaient la loi le titre de pécheur. Maintenant, nous sommes tous pécheurs grâce au Christ. Mais parler de « blessés de la vie », d’insister ad nauseam de « personnes souffrantes » etc n’est-ce pas in fine une façon de pouvoir continuer à les cataloguer (et traiter comme tel) comme déviants sous le couvert de la charité ? C’est une question que nous, les chrétiens, devrions sérieusement affronter.

[1] Pour une critique des travaux de Judith Butler rédigée par une philosophe, je suggère ce texte de Martha Nussbaum.
[2] La sociologie de la déviance est une branche passionnante de la discipline. Je recommande Outsiders, Etudes de sociologie de la déviance, de Howard Becker, 1963. On peut aussi lire ce billet de une heure de peine qui l’applique au cas Orelsan.

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2 commentaires pour Trouble dans la déviance

  1. Le Cheikh dit :

    Amusant, ce commentaire que tu cites : le culte des reliques serait donc l’ultime étape du christianisme ?
    Intéressant, ton billet. Le modèle du jeu est efficace, même si je crains qu’il ne prête facilement aux éternelles mauvaises interprétations (s’il transgresse les règles du jeu, c’est donc qu’il choisit de le faire…). Quant à ta conclusion : je suis toujours effrayé par cette capacité qu’on a, dans notre Eglise, à substituer la compassion à l’écoute. Cela me rappelle une conversation d’étudiant, ou un jeune prosélyte essayait de convaincre un ami athée de rencontrer le Christ, mais était manifestement incapable de l’écouter…

  2. Merci pour ton article qui m’a fait prendre conscience du gros contre sens que je fais dans mon article d’hier (Gender Studies et culte des reliques), j’ai ajouté une correction (en fin d’article).

    PS/ Cher Cheikh, non le culte des reliques n’est pas l’ultime étape du christianisme, le mieux serait de jeter un oeil à l’article en question : http://cahierslibres.fr/2014/02/gender-studies-culte-des-reliques-patristique/ .

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