Une inappétence certaine de la vie

Règles

Encore un billet catholique. Le billet de mathématiques sera pour une autre fois quand j’aurai compris comment utiliser pleinement Latex dans WordPress. Le texte que je donne ci-dessous nécessite une plus longue introduction que d’habitude, afin d’éviter tout malentendu sur mes intentions.

On parle beaucoup en ce moment dans le monde catholique du prochain synode sur la famille et du fameux questionnaire (voir par exemple la synthèse des réponses reçues par l’épiscopat français). Beaucoup appellent à un changement des règles contenues dans l’enseignement morale de l’Église, tandis que d’autres, tout en étant attachés à l’enseignement traditionnel de l’Église, demandent davantage de « pédagogie » et voient souvent dans la « loi de gradualité » la solution. Pour ceux qui ne connaissent pas ce terme, je cite la synthèse liée plus haut (p.2):

« Celle-ci n’envisage pas de changer la loi de l’Église, mais relève que les personnes, dans leur parcours, peuvent ne pas pouvoir, en conscience, mettre en œuvre certaines prescriptions dans les circonstances qu’elles traversent mais envisagent sérieusement de les réaliser dans l’avenir »

La loi de gradualité dit en fait ceci : ce qui compte n’est pas d’être en règle maintenant, l’important est de viser une telle situation. Et la plupart de ceux qui appellent à une refonte de l’enseignement morale demandent eux-aussi au fond de changer les règles afin qu’on puisse être en règle. Les deux positions se ramènent donc à une histoire de mise en conformité avec des règles. Sommes-nous donc devenus déontologiques ?

 Je ne dis pas que la question de changer tel ou tel point de l’enseignement morale de l’Église est une mauvaise question ! Comme tout le monde, j’ai un avis là-dessus, mais je pense qu’elle est secondaire par rapport à ceci : qu’est la morale pour nous ? S’agit-il de se mettre en conformité avec des règles ou s’agit-il d’approfondir toujours plus notre relation avec Dieu et notre prochain ? Il est important d’être conscient de notre ambivalence là-dessus

Ceci explique que je donne ci-dessous un extrait d’une conférence (d’où le style très oral) prononcée par le père Pierre Ganne, qui soulignent infiniment mieux le danger que je ne l’aurais fait. Le titre de ce blog vient de Simone Weil citée dans le texte.

                                                                               ***

L’Évangile dénonce quelque chose de menaçant : il se pourrait que notre religion soit le refus réel du Christ. Une saisie directe du Christ nous oblige à nous poser cette question, qui n’est certainement pas agéable. Une sorte d’intoxication lente, inconsciente, fait que le refus du Dieu vivant, de la vérité de la vie, s’organise lentement, cristallise une sorte de vie religieuse où l’ Évangile est complètement neutralisé, banalisé, trivialisé.

[…] Certains osent affirmer sans réserve que s’ils avaient connu le Christ sur les chemins de Galilée, ils auraient été heureux ; ils l’auraient écouté, interrogé et suivi. Ils croient qu’l aurait résolu leurs problèmes et que cette rencontre aurait été idyllique ! Et pourtant, je pense que si nous avions vécu du temps des apôtres et des disciples sur les chemins de Galilée, nous aurions été, pour le plus grand nombre, parmi ses ennemis, et il y a 99 chances sur 100 que nous l’aurions condamné comme les autres. Il ya un courage de la foi, si jamais nous l’avons eu, qui est un courage de la vérité.

Le Christ subvertit l’échelle des valeurs admises par tous. En face de cette subversion, nous avons une réaction qui montre que nous sommes profondément moralistes, légalistes : nous cherchons à nous mettre en règle. À ce propos, je me rappelle ma rencontre avec un vigneron de la vallée du Rhône qui se mourait et qui « voulait voir un curé ». J’y suis allé et il m’a dit très simplement, très directement :

  • je crois que je vais passer l’arme à gauche. Et je voudrais bien quand même être en règle en arrivant là-haut. Mais vous savez, la religion, je n’en ai pas abusé.
  • Tant mieux. Beaucoup ne peuvent pas en dire autant parce qu’ils en ont vraiment abusé. Mais quant à vous mettre en règle, je ne peux pas et cela ne m’intéresse pas. S’il s’git de vous mettre en règle avec le fisc ou avec la douane, c’est à vous de le faire. Mais avec votre Père, cette démarche n’a pas de sens.
  • Comment cela ?
  • On ne se met pas en règle avec le Père ; on l’aime ou on ne l’aime pas, mais on ne se met pas en règle avec lui.

Cet homme s’est transformé. Il a repris des couleurs et il m’a dit :

  • Si j’avais découvert cela il y a 50 ans, cela aurait tout changé.
  • Mais il n’est jamais trop tard. Et 5 minutes avec le vrai Dieu, cela vaut 50 ans avec des idoles.

Cinq minutes avant sa mort, nous avons trinqué au royaume de Dieu et il est mort dans une joie simple.

Se mettre en règle avec Dieu voudrait dire que Dieu, c’est la loi. Nous avons transformé Dieu en une loi avec laquelle il faut se mettre en règle, alors que Dieu est tout le contraire de la loi. La loi, c’est nous qui la faisons pour codifier les conduites humaines. Il faut bien essayer d’organiser sa vie, de l’organiser collectivement par des lois, mais ce n’est qu’un moyen, un moyen très modeste, un moyen ambigu comme tous les moyens. C’est un moyen ambigu parce que, précisément, il veut dire que je suis approuvé par le groupe, je suis dans la ligne. Et c’est ainsi qu’un jour quelqu’un m’a demandé : « si je ne crois pas aux anges, est-ce que je suis quand même dans la ligne ? » De telles questions sont révélatrices, alors que la vraie question est : « Est-ce vrai ou faux ? » On ne se pose pas cette question parce qu’elle n’a pas d’importance pour nous ! Il y a un désintéressement total de la vérité, et c’est cela, le mal. Trop souvent, les gens pensent : « Que ce soit vrai ou faux n’a pas d’importance, cela ne changera rien du tout. Mais j’ai la satisfaction d’être dans la ligne, d’être approuvé par mon groupe. » Dieu n’a rien à voir dedans. Toute approbation du groupe sécurise, et nous cherchons avant tout à obtenir cette approbation, au mépris de la vérité.

Nous avons un total manque d’appétit pour la vérité. J’ai rencontré Simone Weil, un jour par hasard, chez un ami, avant qu’elle ne se réfugie en Angleterre. Au cours de la conversation, elle m’a dit : « Ce qui me frappe chez les chrétiens, c’est que, pour eux, la question de la vérité ne se pose pas. Il y a, chez eux, une inappétence certaine de la vie. » Et elle s’en lamentait. Effectivement, la foi n’est pas une vie pour la plupart des chrétiens, elle n’est pas créatrice de vie, mais elle se résume à un conformisme moral ou dogmatique.

À travers des phénomènes de ce genre, on saisit que notre référence profonde n’est pas évangélique, elle est profondément « inhumaine ». Je dis « inhumaine » parce qu’elle passe à côté du mystère de la vie, du secret de la vie.

Je me souviendrai toujours de la réflexion d’un confrère pendant une retraite. Il s’est levé, son carnet à la main : « Ce que vous dites est vrai, mais est-ce bien orthodoxe ? » Sa réflexion était pure référence au système. La vérité est-elle un conformisme ? Malheureusement, toutes les Églises risquent toujours de s’ériger en système abstrait. Et c’est précisément un système comme celui-là que le Christ a attaqué jusqu’à la mort inclusivement. Il leur disait : « Vous n’aimez pas la vérité. »

À quoi sert le conformisme ? À vous approuver vous-mêmes, à vous canoniser vous-mêmes. Ce n’est pas spectaculaire, cela se passe subrepticement, dans le secret, comme dans les anémies où c’est le sang qui est empoisonné. Et cela ne se voit pas. Dans le conformisme, c’est le sang spirituel qui est empoisonné et qui intoxique le conformiste.

Pierre Ganne, s.j.

La route vers la vie, péché, pardon et communion des saints,

Ed Anne Sigier, p. 56-59

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2 commentaires pour Une inappétence certaine de la vie

  1. Else dit :

    Bonjour, merci pour ce texte. Celui-ci met en mots d’une manière très claire ce que je « ressens » . Bonne semaine sainte à vous.

  2. VS dit :

    D’année en année je supporte moins la Passion, cela devient de plus en plus intolérable. Est-ce bon ou mauvais signe? L’idée de toute cette souffrance, qui se perpétue, contre laquelle on n’arrive pas à dresser de digue, qui nous submerge à tout moment, je n’y arrive plus. (Enfin évidemment, ça ne veut pas dire grand chose, on continue, la vie continue. Mais j’en viens à éviter d’y penser et cela, le fait de me sentir éviter, me terrorise sur moi-même. Peut-être que ce n’est pas ici que je devrais écrire cela, peut-être que je devrais trouver qq’un pour en parler.

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