Les Corinthiens et le Synode

Ces deux derniers jours m’ont rappelé un commentaire du jésuite Pierre Ganne sur la première lettre de saint Paul aux Corinthiens. En effet, l’Apôtre s’adresse à une communauté profondément divisée sur l’accueil à faire aux Gentils qui viennent frapper à la porte. Faut-il leur demander de suivre intégralement la loi de Moïse, et donc de se faire circoncire ? Ou bien peut-on être chrétien sans être juif ? Ce problème théologico-pastorale a soulevé de vives passions et des divisions où chacun se prétend plus chrétien que ceux d’en face. Saint Paul, qui était responsable en partie de cette situation, va, dans cette lettre, leur rappeler l’essentiel.

Le jésuite Pierre Ganne fut l’un des professeurs – avec Henri de Lubac – mis à l’écart durant la crise de Fourvière et avait donc une certaine expérience des divisions au sein des communautés chrétiennes. D’un côté, il savait fort bien qu’une communauté ne peut pas croître sans crise, et de l’autre il n’ignorait pas le risque de sombrer dans le conflit stérile et de perdre de vue le but de tout chrétien. C’est ainsi qu’il reviendra souvent sur la première lettre de saint Paul aux Corinthiens dans ses retraites prêchées et conférences. Tout ce qui va suivre ci-dessous en vient ( ce qui explique son ton oral). Plus précisément, le dernier paragraphe vient de « l’Evangile et le Mal », une retraite prêchée sur ce thème, et le reste de « Êtes-vous libres ? », compilation de conférences sur la liberté.

Je voudrais que nous nous arrêtions un instant sur ce que saint Paul dit aux Corinthiens dans sa première lettre.

Les Corinthiens étaient divisés… Les divisions ne sont pas nécessairement mauvaises et valent mieux que les fausses unités. Dans les fausses unités, on oublie la réalité en cherchant à nier que les conflits existent et existeront toujours.

Les divisions, les conflits réels sont un appel à la création. Et toute création est division, tout simplement parce que des problèmes sont posés.

Mais voilà ! Les Corinthiens ne le savaient pas, ou l’avaient oublié, et ils étaient retombés dans des conflits de puissance, de domination. Ils se querellaient autour de personnages et sur la question de l’évangélisation des païens. Ce n’était pas un problème anodin, et cette question divisait les Corinthiens. Certains judaïsants trouvaient que Paul, malgré ses grandes qualités et son dynamisme, brûlait un peu vite les étapes, notamment en ce qui concerne l’application du rite de la circoncision, qui remontait à une époque lointaine et qu’il ne fallait pas bazarder si vite !… Ces questions rituelles divisaient les gens sur des points fondamentaux de la religion dont Paul a vu tout de suite qu’ils allaient être noyés et disparaître dans le bruit et l’agitation des escarmouches qu’ils soulevaient. Il a vu clairement que derrière ces divisions se profilait un problème fondamental qui allait être perdu de vue dans l’âpreté des débats qu’il soulevait, et donc que la création qui devait résulter de sa résolution allait être compromise ! Paul s’est vite aperçu que le goût d’imposer aux autres ses opinions, de manier la domination brutale ou insidieuse par la ruse ou la brutalité, allait s’installer et prédominer sur la recherche de la vérité. Il savait que l’esprit de domination allait rendre les divisions stériles, alors que ces divisions pouvaient être source d’un progrès . (les grands progrès de l’humanité se sont toujours faits à travers des divisions.) Paul comprenait que ces divisions sont inévitables et deviennent un bienfait si on les comprend, qu’elles expriment des inquiétudes et lancent un appel à la progression. En conséquence, il ne faut surtout pas faire surgir de ces divisons une unité de pacotille

Voyant émerger ce désir de domination, saint Paul a dit aux Corinthiens : « Ce n’est pas un hasard si je vous prêché un Messie crucifié, parce que la croix du Christ révèle la sagesse de Dieu et la puissance de Dieu »(I Co 1,23-24) Que révèle cette puissance de Dieu ? Que, dans le Christ, elle est pure de toute domination.

Hélas ! Nous ne le comprenons pas. Nous avons réussi à faire du Christ crucifié un bibelot. Nous en avons fait un langage chimérique, alors qu’il est la grande révélation de la puissance de Dieu, pure de toute domination.

Ce langage nous est chimérique parce qu’il est irréel. Il n’est pas l’entrée dans une création nouvelle, dans un monde nouveau. Et pourtant, quand on fait l’expérience de la relation personnelle à Dieu dans le Christ, quand on commence à comprendre qu’aucun autre homme n’a fait l’expérience d’une puissance sans domination, ce langage possède un immense potentiel de recréation.

Nous devrions pourtant être sensibles à cette nouveauté, car, dans nos relations avec les autres, dans nos meilleurs relations d’amour ou d’amitié, il se glisse toujours un peu du virus de la domination. Quant on est lucide, on le sait très bien. Et on sen alors que la personne – l’être vraiment personne qu’on est appelé à devenir – est une création nouvelle.

Malheureusement, la plupart du temps, nous ne croyons as tellement à la possibilité de cette recréation – une création nouvelle et non pas le prolongement revu et corrigé de ce qui existe déjà – parce que nous ne croyons pas suffisamment à nos capacités de créateurs. Et c’est dommage, parce que nous pouvons tous, à notre mesure, être des créateurs.

Voilà pourquoi il y a un scandale de la foi : l’homme habité par la puissance ne connaît que la puissance de domination. Alors que la croix de Jésus Christ révèle la sagesse de Dieu, c’est-à-dire l’intelligence de la vie, la vie qui vient du Créateur.

Saint Paul a rapidement compris que les divisions qui se manifestaient parmi les Corinthiens n’allaient pas être créatrices, qu’elles n’entraîneraient pas une création, et il a dénoncé la stérilité de ces débats.

Des expériences comme celles des Corinthiens, des divisions très dures, j’en ai vu plusieurs, mais finalement, moyennant un dépouillement, une purification de cet esprit de domination, beaucoup d’entre elles ont abouti à des créations.

Aucun être humain ne fait de lui-même l’expérience de relations pures de toute domination. C’est seulement en connaissant Dieu en Jésus-Christ qu’on peut commencer à la faire parce qu’on s’aperçoit qu’on est au commencement d’un monde nouveau où la nouveauté de Dieu est infinie. Cette découverte nous fait comprendre que seule la puissance sans domination est créatrice.

Aucune domination ne peut être source de création. La domination détruit et provoque la haine, le meurtre, la mort. Cela se voit tous les jours dans le monde. Mais bien que nous le voyons, nous continuons dans la même veine, parce que, précisément, nous repoussons cette conversion du cœur et de l’intelligence, qui est une récréation et qui seule nous permettrait de sortir de cette voie sans issue. L’Evangile nous le dit à toutes les pages mais nos yeux sont aveugles !

La liberté nous fait naître dans un monde pur de toute domination. Et cette renaissance peut commencer humblement, à ras de terre, dans nos relations. Une puissance sans domination, pour la plupart des hommes, cela s’appelle de l’impuissance ! Et cependant, en quelque domaine que ce soit, on s’aperçoit que l’expérience de création provient du dépouillement de la domination, que toute la vie vient d’une puissance sans domination. […]

La puissance de Dieu, sa toute-puissance – « Dieu le Père tout-puissant » – est infiniment pure de toute domination. Mais il faut constamment nous bagarrer pour le comprendre, parce qu’il y a toujours en nous des divisions. Il nous faut le voir et l’accepter.

L’incompréhension de la puissance de Dieu provoque deux attitudes : l’une que saint Paul appelle juive, et l’autre grecque. Il ne s’agit pas ici de races ou de nations, mais plutôt de types de culture. La croix est un scandale pour le Juif et une folie pour le Grec.

Une puissance sans domination est chimérique dans l’expérience du Grec. Il ne comprend pas qu’il soit possible d’atteindre quelque chose d’absolument nouveau, qui ne continue pas ce qui prévalait anciennement !

Nous aussi, nous refusons la nouveauté parce qu’elle dérange. Elle n’entre pas dans les catégories où nous voulons faire entrer Dieu. […]

Le Juif, lui, reconnaît la domination de Dieu. Il est content que Dieu soit une puissance de domination. Il se dit que c’est pour la bonne cause, celle qu’il défend ![…]

Nous sommes pris entre la conception juive de Dieu, puissance de domination, et la conception grecque de puissance humaine. Dans cette alternative, l’homme est coincé dans une impasse. Pour en sortir, une expérience fondamentale reste à faire, qui est celle de la foi. La foi est relation personnelle, relation libre qui suppose une relation créatrice. Or, il n’y a pas de relation créatrice dans la domination. […]

Et Paul va droit au cœur de la question : la croix est renonciation à toute domination. C’est justement ce que les moralisants ne comprendront jamais. La vie est une question de recréation, la croix permet cette recréation mais il y faut la puissance du Créateur ; c’est elle qui fera crever en nous tout ce qui est domination. Et cela peut être douloureux.

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Un commentaire pour Les Corinthiens et le Synode

  1. Don Olivier dit :

    Joli billet qui me rappelle un séminaire sur la Première lettre de St Paul aux Corinthiens qui invite le lecteur à entrer dans le « langage de la Croix » (1Co 1,18) fondement de tout jugement moral.

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