Touche pas à ma mère !

Francis

J’ai lu la réponse du pape à la question de S. Maillard, envoyé spécial pour la Croix et elle m’a laissé une impression mitigée, mais sans doute s’est-il exprimé de façon maladroite, voire confuse comme il le reconnaissait lui-même à la fin de sa réponse (« I don’t know if I have managed to answer the question », cf la transcription en anglais).

On oublie trop souvent qu’il n’est pas facile de donner une réponse qui soit claire, précise et nuancée à une question entendue pour la première fois deux secondes avant. Peu de personnes possèdent ce talent. Même le pape Benoît XVI, souvent loué pour la précision de ses interventions, connaissait en fait à l’avance les questions que les journalistes désiraient lui poser pendant le voyage, et choisissait deux ou trois, se ménageant le temps d’élaborer ses réponses.

Il faut donc garder ceci à l’esprit lorsqu’on souhaite commenter ses réponses. Je ne souhaite donc pas en faire l’exégèse. Juste rebondir sur un ou deux points.

Dans la réponse du pape (cf la transcription en anglais faite par America). Il y a deux points qui m’interpellent. Il évoque d’une part une remarque faite par Benoît XVI selon lequel les religions seraient tolérés mais peu considérés, cette vision regrettable est un héritage des Lumières. Et d’autre part, il semble cependant réduire la religion à une culture comme semble le suggérer l’analogie avec sa mère.

Dans le premier point, il soulève un réel problème que nous, les modernes, devrons nous poser. Quelle place devrons-nous accorder aux religions ? Et le deuxième point met en évidence, la tentation que nous avons tous, croyants comme non-croyants, de réduire la religion à une identité (toucher à la religion, c’est toucher à maman).

L’année dernière, j’ai lu un essai stimulant d’un dominicain (et islamologue) vivant au Caire, Adrien Candiard, « faut-il en finir avec la tolérance ? » (PUF). J’allais résumer sa thèse mais je découvre qu’il a fait une tribune le faisant bien mieux que je ne pourrais le faire (même si son livre est vraiment à lire).

Pour ceux qui ne cliqueront pas sur le lien ci-dessus, je dis quelques mots. Depuis les Lumières, les religions sont exclues de la sphère rationnelle, ce qui est compréhensible. Il faut pas oublier en effet qu’à cette époque, le souvenir des guerres de religion était aussi vif dans la mémoire collective du XVIIème siècle que celui de la Révolution dans la nôtre. Cette décision a eu des avantages mais aussi des effets pervers : l’impossibilité de discuter des religions, donc de se priver d’un des moyens de désamorcer la violence latente dans les religions, ce moyen était la discussion rationnelle.

« Quand la foi n’a plus à rendre compte d’elle-même par un discours cohérent, quand elle ne peut plus se dire au non-croyant autrement que par le biais du témoignage subjectif et délaisse absolument l’échange rationnel, elle perd un précieux garde-fou qui la protège de l’absurde, mais aussi du sectarisme ou de la violence. »

La religion est donc ramenée à un pur subjectivisme, une affaire de goût, et donc une identité. Dans ces conditions, quel sens ça a de dire que le « vrai » Islam est tolérant, tandis que les terroristes ne pratiquent pas le vrai Islam ? D’un point de vue purement positiviste, toutes les variétés de l’Islam sont équivalentes puisqu’elles ne sont que pure subjectivité. Ce que je dis pour l’Islam vaut pour les autres.

Réduire donc la religion à une identité intime comme l’a semblé faire le pape François n’est donc pas rendre service à la religion elle-même. Ce serait lui rendre service (ainsi qu’à la société elle-même) de l’inclure dans la sphère publique de la discussion rationnelle, et de pouvoir la critiquer. Je ne peux que réitérer mon invitation à lire au moins le livre d’Adrien Candiard qui explique tout ça mieux que moi. Amis incroyants (et croyants), réfléchissez-y dessus.
Revenons aux caricatures de Charlie Hebdo (qui attaquaient toutes les religions), puisque c’était le sujet. Il est bon de se poser parfois des questions naïves. Pourquoi ces caricatures sont-elles blessantes ? Blessent-elles le croyant parce que ça touche à son identité ? Ou est-ce qu’elles le blessent parce que ça affirme en fait la fausseté de sa foi ?

Je ne peux pas répondre à votre place mais réfléchissez-y, amis croyants. Dans le premier cas, si notre foi est réduite à une identité, pourquoi l’avoir ? Je vais à la messe, je vais régulièrement me confesser etc parce que je crois que c’est vrai ; pas pour faire partie d’une communauté. Dans le deuxième cas, pourquoi être blessé parce que quelqu’un d’autre ne croit pas à la véracité de ma religion ? Les religions ne sont pas coercives en ce sens qu’elles ne peuvent pas démontrer de manière irréfutable la vérité de ce qu’elles défendent. Tout ce qu’on peut faire, c’est avancer des arguments.

Je termine en laissant la parole à Adrien Candiard (p. 46 de « En finir avec la tolérance »):

« Ce respect inconditionnel est-il si respectueux ? J’en doute. C’est celui qu’on réserve aux imbéciles, auc gâteux, aux enfants de cinq ans, avec qui on estime qu’il ne vaut pas la peine de discuter quand ils disent quelque chose de faux. Le débat, même animé, est plus respectueux que l’indifférence polie, car il prend en considération l’autre et ses idées. Je préfère qu’on me dise que la Trinité est un dogme absurde et impensable plutôt qu’on me passe sans rien dire cette opinion étrange, comme on passe un caprice à un gosse. Dans le premier cas, au moins, on me laisse une chance de me jusyifier, d’expliquer mon point de vue […] On me reconnaît comme être raisonnable. Croit-on vraiment trouver dans l’indifférence à ce qui apparaît comme stupide ou illogique un chemin efficace vers la tolérance ? Ne nourrit-on pas, bien davantage, le mépris et à terme le rejet ? »

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Un commentaire pour Touche pas à ma mère !

  1. Raphaelle dit :

    Bonjour,

    petite plongée dans vos posts après avoir lu quelques-un de vos tweets, et sur celui-ci, premier désaccord quant aux réponses aux questions à se poser :
    « Revenons aux caricatures de Charlie Hebdo (qui attaquaient toutes les religions), puisque c’était le sujet. Il est bon de se poser parfois des questions naïves. Pourquoi ces caricatures sont-elles blessantes ? Blessent-elles le croyant parce que ça touche à son identité ? Ou est-ce qu’elles le blessent parce que ça affirme en fait la fausseté de sa foi ?

    Je ne peux pas répondre à votre place mais réfléchissez-y, amis croyants. Dans le premier cas, si notre foi est réduite à une identité, pourquoi l’avoir ? Je vais à la messe, je vais régulièrement me confesser etc parce que je crois que c’est vrai ; pas pour faire partie d’une communauté.  »

    Et bien si, pour faire partie d’une communauté, et le choix du mot pour n’est pas accidentel ou irréfléchi.

    Nous ( de pluriel et non de majesté) sommes, ensemble, chacun, les membres du corps du Christ.

    Je vous renvoie à un livre magnifique : Méditation sur l’Eglise, du Cardinal de Lubac.

    Sur ce, bonne fin de journée à vous

    RF

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