Quelques éléments de réflexion sur l’affaire Charamsa

Après de nombreux échanges sur twitter, j’ai invité @1_Vero_2 à rédiger une note récapitulant ses réflexions sur l’affaire Charamsa. La voici.

Ceci est mon premier (et unique ?) billet, hébergé fort aimablement par Ryosai suite à nos discussions sur Twitter sur « l’affaire Krzystof Charamsa » qui agite la cathosphère depuis hier matin. On me pardonnera donc sa maladresse, il s’agit plus de mettre en forme ce que j’ai dit, plus ou moins aimablement, dans le fil des discussions d’hier que d’une réflexion formalisée de fond (surtout que quand on commence à tirer les fils, ça peut durer longtemps…).

Résumons-nous. Un théologien doté d’une relative renommée, assez bien placé dans les institutions ecclésiales et notament à la célèbre Congrégation pour la doctrine de la foi, professeur à la Grégorienne, lance un pavé dans la mare, parfaitement sciemment, en faisant son « coming out », annonçant dans un même mouvement qu’il est homosexuel d’une part, a un compagnon d’autre part. J’avoue avoir hésité à accorder crédit aux premières brèves ayant circulé, tellement ça me paraissait énorme. Une fois l’affaire confirmée, j’ai ressenti une profonde sympathie pour cet homme, sympathie croissante une fois ses déclarations plus amplement accessibles dans une langue que je maîtrise mieux que le polonais. Parmi les éléments de discussion, j’en retiens ici quelques-uns :

La question du « timing », en l’occurrence à la veille de l’ouverture du synode. Plusieurs craignent que ça n’ait un effet extrêmement négatif sur celui-ci, crispant le camp hostile à toute évolution, alimentant la thèse du « complot gay » au Vatican, et empêchant par là-même d’éventuels aménagements pastoraux à la question de la place des homosexuels dans les communautés catholiques. J’entends parfaitement cela. Pour le coup, K. Charamsa (lui donner du « monseigneur » alors qu’il est démis de ses fonctions pourrait passer pour lui rendre hommage, certes ; ayant lu ses déclarations, je pense qu’il assume parfaitement de ne plus l’être et préfère donc lui rendre hommage ainsi, en saluant son souci de vivre en vérité) assume : il a voulu secouer le synode, oui. Personnellement, je ne croyais absolument pas que le synode ferait quoi que ce soit sur la question ; de plus, je pense que l’Eglise se trompe sur toute la ligne, en l’occurrence, en promouvant la différence sexuelle comme essentielle à toute relation de couple. Que je le pense et le dise n’a strictement aucune chance d’avoir un impact sur la doctrine ; qu’un théologien (la thèse de K. Charamsa porte sur l’immutabilité de Dieu chez Thomas d’Aquin, rien que ça…) le dise a plus de chances de provoquer une remise en question du magistère. Le synode a largement botté en touche la question de l’homosexualité, alors qu’elle est d’une part la cause de divisions profondes et douloureuses dans l’Eglise, d’autre part une question qui touche profondément les concernés – et je ne redirai pas ici ce que j’ai raconté sur Twitter qui fait que je suis particulièrement sensible à cette question, mais il serait temps que l’Eglise admette qu’elle peut faire des dégâts irrémédiables. En prenant la parole publiquement, K. Charamsa dit aussi indirectement les espoirs qui ont été mis dans le synode sur la famille à l’annonce de sa réunion, et la responsabilité des pères synodaux. En bref, il empêche qu’on continue à faire comme si tout cela n’existait pas, ou était secondaire, ou était le fait d’agitateurs un peu sots incapables de comprendre le génie de l’Eglise. Enfin, je trouve un peu triste qu’on en soit à penser en termes politiques et de stratégie dans le corps ecclésial. Ceci dit, ce n’est pas nouveau et d’autres comme moi ont déjà souligné que la parenté d’ambiance entre la période pré-Vatican II (et dans le concile lui-même) et l’ambiance pré-synode sur la famille est frappante. La diplomatie est-elle plus efficace que le pavé dans la mare ? Je ne sais pas. Je crois, j’espère que cette prise de parole déculpabilisera certains catholiques homosexuels ; fera-t-elle avancer les travaux du synode sur le sujet ? je n’y crois pas. Portera-t-elle du bon fruit à long terme ? j’en suis assez convaincue (mais comme Darth_Manu l’évoquait sur Twitter, ma boule de cristal n’est pas d’une efficacité garantie).

La question du célibat ecclésiastique. Le prélat, comme tout prêtre, s’était engagé au célibat, et à son corollaire dans la doctrine catholique, l’abstinence sexuelle. Son coming-out jette donc en fait deux pavés dans la mare, à propos de la doctrine catholique sur l’homosexualité et à propos de la règle de l’abstinence sexuelle des prêtres. Cela brouille un peu le discours, indéniablement. Ceci dit, en le lisant, il me semble bien que c’est sur l’homosexualité qu’il souhaite faire réagir. C’est bien celle-ci qu’il met en avant, et lorsqu’il évoque la question du célibat ecclésiastique, c’est pour souligner combien il est un moyen pour des hommes catholiques homosexuels de tenter de « sublimer » ce que l’Eglise leur présente comme « intrinsèquement désordonné ». Il assume parfaitement, par ailleurs, devoir quitter ses ministères. Ceux qui l’attaquent spécifiquement sur la rupture de l’engagement au célibat me semblent soit à côté de la plaque, en refusant de voir cette réalité, soit, j’ose le dire sans charité aucune, assez hypocrites, en profitant de cette question pour éluder celle de l’homosexualité. De plus, on peut supposer que c’est bien la vie de couple qui a poussé K. Charamsa à faire son coming-out. On peut le regretter ; qu’une parole publique de prélats, d’intellectuels catholiques, de théologiens, de canonistes, invitant l’Eglise à mettre à plat la doctrine sur ce sujet, soit si rare, voire inexistante, est à mon sens fort dommage (on ne me fera pas croire qu’il n’y a que des fidèles lambda – mais pas nécessairement idiots ou incultes, contrairement à ce qu’une propension certaine à nous expliquer que nous n’avons « rien compris » à la doctrine catholique pourrait laisser croire – que cette question préoccupe). En sortant du placard, K. Charamsa en tout cas donne chair à cette réflexion, il l’inscrit dans la réalité, et j’ai tendance à penser que c’est une bonne chose. On peut trouver qu’il joue un peu trop le jeu de la médiatisation ; en même temps, là encore, il assume n’avoir pas parlé uniquement pour soulager sa propre conscience, mais par souci de faire évoluer les choses. Et puis, soulever la question du célibat des prêtres peut aussi ne pas sembler vain, après tout – et si Charamsa avait quitté le ministère avec une femme, ça n’aurait certainement pas fait tout ce foin, d’ailleurs. Reste que c’est une autre question et qui me semble personnellement bien plus complexe que celle de l’homosexualité (je ne vais pas envahir la maison de Ryosai en développant, je suis déjà beaucoup trop longue).

La réaction du Vatican. Il me semble clair que ce qui est reproché au prélat, plus encore que les faits, c’est la manière, la publication, le timing, qui lui sont reprochés. Lombardi parle d’un acte « très grave et irresponsable », qui placerait le synode sous la pression médiatique. D’une part, rien de nouveau sous le soleil : la pression médiatique existait avant, et elle existait déjà il y a 50 ans, de Lubac et Congar en témoignent. L’Eglise devrait plutôt se réjouir de ce que les médias s’intéressent à elle, après tout (mauvais esprit inside). D’autre part, on peut s’interroger sur la gravité relative du coming-out dont il est question par rapport à la manière dont l’Eglise refuse de voir, ou refuse de parler publiquement du fait, que sa position doctrinale en matière sexuelle (et en matière matrimoniale, et en matière de célibat ecclésiastique) est discutée, remise en cause à juste titre, blesse des personnes. Le plus irresponsable n’est pas, à mon sens, de faire son coming-out pour tenter de contraindre le magistère à plonger dans les débats (et ce, quoique je pense par ailleurs de l’efficacité de cette tentative), mais bien de continuer à tenter de mettre les débats en question sous le boisseau. On reproche à Krzystof Charamsa d’avoir voulu « faire le buzz » sans se demander comment il en est arrivé à ce choix et si, éventuellement, l’attitude de l’Eglise n’y serait pas un tout petit peu pour quelque chose. En parlant d’ « irresponsabilité », Lombardi m’a fait penser à la notion de scandale dans le droit canonique : le scandale est à la fois le péché et l’occasion du péché ; aux yeux du magistère, Charamsa est dans une situation de pécheur public, et comme tel, fauteur de scandale qui pourrait inciter autrui à pécher (et à ce sujet, personne ne peut s’étonner qu’il ait été immédiatement suspendu de sa charge ; c’est parfaitement logique, pour le coup). Reste qu’en pointant l’existence d’une homosexualité refoulée dans une partie du clergé, Charamsa invite à retourner le propos : le scandale n’est-il pas dans la position doctrinale de l’Eglise, que lui-même et d’autres trouvent proprement invivable et qui mène au péché (que l’on pense à l’homophobie, à la vie de mensonge intime éventuellement, à l’engagement dans le sacerdoce pour « échapper » à une orientation sexuelle que l’on regarde avec horreur…) ?

Dernière remarque, sur le fait que c’est bien l’homosexualité le nœud du problème : si on en croit Le Monde, « L’Eglise catholique précise que son statut de prêtre, qu’il pourra difficilement conserver après avoir reconnu vivre en couple avec son partenaire, sera discuté par les supérieurs hiérarchiques de son diocèse. » Or, jamais un prêtre quittant son ministère pour vivre avec une femme ne se voit remis en cause dans son statut de prêtre. La réduction à l’état laïc peut avoir lieu, mais c’est très généralement à la demande de l’intéressé – pour se marier, notamment – et je n’ai jamais entendu parler d’une procédure de ce type imposée à un prêtre vivant en couple avec une femme. On sait déjà que les conditions imposées aux homosexuels pour devenir prêtre sont plus sévèrement définies que pour les hétérosexuels (Ryosai en a parlé ici-même, vous retrouverez les textes) ; mais il n’est jamais question dans ces textes d’une éventuelle invalidité du sacerdoce reçu par un homosexuel. Si vraiment c’est le sacerdoce presbytéral de K. Charamsa qui est mis en cause, et pas seulement son ministère, il y aurait là un « deux poids, deux mesures » dont je voudrais bien connaître la justification canonique. La dégradation – puisque ce serait alors bien de cela qu’il s’agit – est une procédure canonique qui, à ma connaissance, a toujours été exceptionnelle et prononcée pour des crimes extrêmement graves. Dans le Code de 1983, au c. 290, on lit : « L’ordination sacrée, une fois validement reçue, n’est jamais annulée.  Un clerc perd cependant l’état clérical: 1  par sentence judiciaire ou décret administratif qui déclare l’invalidité de l’ordination sacrée ; 2  par la peine de renvoi légitimement infligée; 3  par rescrit du Siège Apostolique; mais ce rescrit n’est concédé par le Siège Apostolique aux diacres que pour des raisons graves et aux prêtres pour des raisons très graves. » Affirmer que le cas dont il est question ici justifie cette procédure serait, pour le coup, envoyer un message très clair et très négatif à tous les homosexuels catholiques – encore une fois, on n’a jamais vu cette procédure contre un prêtre vivant avec une femme et ne respectant pas la continence à laquelle il est astreint.
Complément postérieur : le site Romandie.com ne parle que de suspension : http://www.romandie.com/news/Coming-out-dun-pretre-polonais-son-eveque-lui-adresse-un-avertissement/635723.rom et souligne que la réduction à l’état laïc est généralement faite à la demande de l’intéressé. J’ose espérer que l’article du Monde témoigne juste d’une méconnaissance du langage et des procédures canoniques.

Je ne sais pas si j’ai répondu à la demande de Ryosai, que je remercie encore, en étalant ici mon « blabla » issu des discussions Twitter du jour. J’ai été beaucoup trop longue, en tout cas ; il vaut décidément mieux que je n’ouvre jamais de blog !
Véro (@1_Vero_2)

PS 1 : Krzystof Charamsa n’est pas évêque ; le titre de « monseigneur » est donné aussi à d’autres dignitaires, soit à cause de leur office institutionnel, soit pour services rendus. Dans le cas présent, je suppose que c’est en tant que secrétaire de la Commission théologique internationale.

PS 2 : les prêtres ne font pas vœu de chasteté, contrairement aux moines et religieux. Ils s’engagent au célibat, et donc à l’abstinence sexuelle, sous peine de commettre un grave péché, plus grave que la fornication commise par celui qui n’est pas engagé au célibat mais moins grave que la rupture de vœu. Sur le vœu, voir http://www.vatican.va/archive/FRA0037/_P4B.HTM. Le célibat ecclésiastique est disciplinaire (les prêtres y sont « astreints », dit le Code) et non constitutif de l’état sacerdotal. Voir http://www.vatican.va/archive/FRA0037/_PX.HTM pour les obligations liées à l’état clérical et la dégradation.

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