La Parole de Dieu est-elle décente ?

Guignols

Ces derniers jours, j’ai vu passer des tweets, des billets ou des tribunes de chrétiens se pinçant le nez devant Charlie-Hebdo et ses drôles de caricatures. Ils rappellent qu’ils faisaient des choses sales, qu’ils n’avaient aucun respect pour les institutions (armée, Etat, religions etc). Certains disent même mezzo voce qu’ils ont récolté ce qu’ils avaient semé. Pour un exemple, on pourra lire la tribune (dont le titre a inspiré celui de ce billet) de Chantal Delsol paru dans La Croix. En résumé : oui à un humour « décent », la dérision, la caricature non.

Pourtant comme le rappelle père Ph. Lefebvre dans son article, nous, les chrétiens, vénérons la Croix, un objet de dérision que nos pères avaient revendiqué fièrement comme tel :

« La croix qui ridiculise et qui fait honte, on l’appelle dans la tradition chrétienne le sceptre du roi, le trône du triomphateur, le siège de la justice, l’arbre de la vie, l’arbre de la connaissance, le drapeau de la victoire, le trophée glorieux, la seule espérance et bien d’autres noms encore. »

En lisant cette excellente note, je me suis demandé si on ne pourrait pas prolonger cette réflexion avec l’Ancien Testament et je me suis alors souvenu des Prophètes et de certains commentaires éclairants que j’ai lu [1].

A force d’entendre les textes lus d’un ton compassé, de lire la Bible comme un acte notarié [2], nous voyons les acteurs de l’Ancien Testament à notre image, ou du moins celle qu’on voudrait avoir; des gens décents, qu’on inviterait à dîner et avec qui on discuterait des sujets respectables entre le fromage et le dessert. Pourtant, si on lit mot-à-mot les Prophètes, on s’aperçoit qu’ils étaient bien plus proches des caricaturistes de Charlie-Hebdo que des chroniqueurs chrétiens qui hantent nos journaux.

Je vous propose donc de m’accompagner faire un petit tour dans ces livres bibliques, sous l’angle de la caricature, de la dérision et de la décence. Et peut-être commencer à réfléchir avec moi sur ce que dit la Parole de Dieu à ce propos.

Avant de commencer, deux préalables :

Primo, il faut bien se rappeler que les Prophètes vivaient dans une civilisation essentiellement orale. Ils faisaient donc passer leurs messages le plus souvent sous forme de poèmes (assez courts) déclamés dans les rues, de pastiches d’airs, voire des scènes jouées. À cette difficulté de comprendre une culture aussi différente de la notre, s’ajoute la rédaction des livres prophétiques. Un exemple éclairant est le quatrième chapitre d’Ezéchiel. Si on le lit sans précaution, on a l’impression que Yahvé demande à Ezéchiel de jouer une séquence de scènes, sans pause entre elles, alors qu’il s’agit plus probablement d’une compilation des scènes qui ont frappé les témoins. Un long intervalle de temps aurait pu séparer deux scènes. On peut rapprocher cette manière de rédiger les livres prophétiques avec celle des évangiles : l’agencement des scènes de la vie du Christ dépend de la sensibilité théologique de l’auteur.

Secundo, il n’est pas mauvais de rappeler la définition d’une caricature politique. J’apprécie beaucoup celle de Long citée par Chief Justice Rehnquist dans Hustler Magazine, Inc. vs Falwell : The political cartoon is a weapon of attack, of scorn and ridicule and satire; […] It is usually as welcome as a bee sting and is always controversial in some quarters (Long, The Political Cartoon: Journalism’s Strongest Weapon, The Quill 56, 57 (Nov. 1962)) (la caricature politique est une arme d’attaque, [employant] le mépris, le ridicule et la satire. C’est en général aussi bienvenue qu’une piqûre d’abeille et est toujours controversée quelque part). Gardons cette définition en tête.

Explorons à présent les livres prophétiques.

Premier exemple. Puisque nous avons évoqué Ezéchiel, on peut commencer par l’un des passages les plus célèbres de l’Ancien Testament : la vision du char. Rappelons d’abord le contexte : l’Exil. La fine fleur d’Israël a été exilée à Babylone. Les Hébreux doivent affronter à la fois le traumatisme de l’exil et la grandeur de Babylone. On peut avoir une idée de la splendeur de cette ville au musée de Berlin. Comment Israël peut-elle encore croire à un avenir singulier au milieu de la gloire de leurs vainqueurs ? Et c’est là qu’Ezéchiel entre en scène avec sa vision (Chapitre I). Les exégètes sont d’accord pour dire qu’il s’est sans doute inspiré des divinités babyloniennes qui ressemblaient à ces gardiens qu’on peut admirer au Louvre.

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Donc Ezéchiel vient et leur raconte une vision où ces divinités sont dépeintes comme de simples bêtes de somme pour Yahvé.
Deuxième exemple, toujours avec Ezéchiel. Pour décrire l’adultère d’Israël, fascinée par la virilité puissance de son voisin, Ezéchiel n’hésite pas à recourir à des images très crues (dans la traduction de la Nouvelle Bible Segond, soulignons que d’autres traductions « nuancent » beaucoup la verdeur de ces paroles).

(Ez 23, 19-21)

Elle a multiplié sa prostitution pour se rappeler les jours de sa jeunesse, lorsqu’elle se prostituait en Egypte.

Elle s’est prise de passion pour des impudiques au membre d’âne, qui éjaculent comme des chevaux.

Tu es revenue à l’infamie de ta jeunesse, lorsque des Egyptiens caressaient ta poitrine, attirés par tes jeunes seins.

PeterSchrank

(dessin de Peter Schrank)

Changeons de prophète et voyons Amos le quatrain d’Amos 4, 1-3. (découvert dans [Ga] p. 23),

« On est en 740 avant J.C, dans le royaume de Samarie, c’est une époque de prospérité. Le commerce marche bien. Tout marche bien, pour certains, bien entendu ; car à côté de la prospérité et des grandes fortunes, il y a une misère criante […] Le prophète était indigné par cette situation. Il y voyait le refus du dessein de Dieu et il le dit. […] Là, il s’en prend au dames de Samarie […] et il leur fait un petit quatrain. A Samarie, on faisait de grands banquets. Il y avait un excellent vin (aujourd’hui encore), des pâturages, de la viande excellente aussi. Les riches festoyaient au son de la musique avec des luths, des flûtes. Ils dansaient, se couronnaient de fleurs. Le prophète vint dans un de ces banquets (en Orient, tout le monde peut entrer, on ne vous met pas à la porte, vous prenez votre part).

Il y avait des vaches célèbres qui venaient du Bashân, riche région d’élevage. Alors Amos s’adressa à ces dames en les interpellant de la façon suivante (imaginez un sermon commençant ainsi) :

«  écoutez cette paroles, vaches de Bashân
qui demeurez sur la montagne de Samarie,
vous qui opprimez les faibles, écrasez les pauvres,

vous qui dites à vos maris : « apporte et buvons »

[gagne de l’argent, je me charge de le dépenser]

Le Seigneur Yahvé le jure par sa sainteté :

Oui, des jours vont fondre sur vous

où l’on vous enlèvera avec des crocs

et jusqu’aux dernières avec des harpons ;

vous sortirez par les brèches [de la ville], chacune droit devant soi,

et vous serez poussés vers l’Hermon »

Et effectivement, quinze ans plus tard, la ville a été détruite et ses dames ont pris le chemin de l’exil. Mais le traducteur ici n’a pas été jusqu’au bout. Il n’a pas traduit le texte dans sa verdeur. C’étaient en effet des gens qui avaient un langage dru, solide, vrai. Le sens est celui-ci ; il vient de parler des vaches parce qu’ils mangeaient de bons morceaux, justement, et il voit ces dames de Samarie dépecés comme un veau. Le veau était coupé en deux, on attachait des crocs au naseau pour une moitié et des harpons au derrière pour l’autre. Il leur dit : « On vous enlèvera par le nez avec des crocs et par le derrière avec des harpons. » Voilà, cela fait un sermon. Et après il s’en alla. L’ensemble fait en hébreu quatre vers. C’est tout. »

Dernier exemple avec Isaïe 1 (13-15) (exemple encore relevé dans [Ga]) :

13 Cessez d’apporter de vaines offrandes: la fumée, je l’ai en horreur! Néoménie, sabbat, convocation d’assemblée… je n’en puis plus des forfaits et des fêtes.

14 Vos néoménies et vos solennités, je les déteste, elles me sont un fardeau, je suis las de les supporter.

15 Quand vous étendez les mains, je me voile les yeux, vous avez beau multiplier les prières, je n’écoute pas: vos mains sont pleines de sang.

L’image que dessine Isaïe est le suivant : en priant, nous tendons nos mains vers Yahvé. Mais il les voit rougies par le sang que nous avons versé.

Arrêtons là notre collecte des images. Est-ce des caricatures selon la définition de Long ? Il s’agit bien d’attaquer, d’apporter le mépris, la raillerie sur les divinités de Babylone, sur Israël fasciné par son puissant voisin, sur les riches dames de Samarie et sur les croyants qui vont au Temple mais ne portent pas secours aux pauvres. Et ça a été aussi bienvenu qu’une piqûre ! Les prophètes se sont-ils comportés de façon décente ? Sans doute pas [3].

La Parole de Dieu, que ce soit par les Prophètes, les évangiles ou d’autres auteurs, n’a pas craint d’employer la caricature car comme une piqûre d’insecte, cela provoque un choc, en général désagréable, qui peut réveiller et aider à ouvrir les yeux. On croit trop souvent qu’il suffit de se mettre autour d’une table et de dialoguer. J’ai vu très souvent sur Twitter des dialogues de sourds….  Bien plus, cette insistance sur la décence, sur la correction etc n’est-elle pas une manière de fermer la bouche et de pouvoir continuer à dormir tranquillement ? Amis chrétiens, je vous laisse réfléchir sur ce que nous dit la Parole de Dieu là-dessus.

Quant à Charlie Hebdo…. J’entends déjà certains d’entre vous protester en disant que ce n’est pas pareil. Certes Charlie Hebdo n’est pas un journal chrétien, mais c’est un journal satirique politique. Or plusieurs ont insinué que les caricatures de Charlie Hebdo avaient un côté gratuit. On soulignait le côté « libertaire », « soixante-huitarde » du journal  pour faire comprendre qu’ils étaient comme ces gosses qui provoquaient par pur plaisir. Comment ces chrétiens peuvent-ils rabaisser leurs adversaires aussi légèrement [4]? Charb, Cabu et les autres étaient engagés politiquement. Ils voyaient les religions comme des choses néfastes pour l’homme, et ils s’exprimaient avec leurs armes : les crayons. Ainsi, ils n’ont pas caricaturé Mahomet par pur plaisir mais parce qu’ils estimaient inacceptable qu’on prétende empêcher autrui de dessiner. On peut ne pas être d’accord avec eux mais on ne peut pas nier leur engagement politique dont ils étaient conscients.

C’est pour toutes ces raisons que je pense que les Prophètes sont plus proches de Charb que de nombreux chroniqueurs chrétiens.

[1] en particulier le livre de Pierre Ganne « Qu’avez-vous fait des prophètes ? » qui aborde très peu l’aspect caricature chez les Prophètes mais qui m’a appris à les lire.

[2] j’emprunte l’expression à Pierre Ganne mais je ne sais plus où il l’avait employé…

[3] Si certains ne sont pas convaincus, rappelons que Jérémie s’est promené tout nu pendant plusieurs mois, qu’il a cassé un vase hors de prix, qu’Ezéchiel a mangé du pain cuit sur de la m… etc.

[4] C’est une tactique hélas courante chez nous, les catholiques. Je me rappelle encore cette discussion avec un twittos qui disait que ma capacité de réflexion était « blessée », ce qui expliquerait que j’étais incapable d’accueillir les enseignements de l’Eglise….

[Ga] Qu’avez-vous fait des prophètes ?, Pierre Ganne s.j., Desclée de Brouwer

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Les Corinthiens et le Synode

Ces deux derniers jours m’ont rappelé un commentaire du jésuite Pierre Ganne sur la première lettre de saint Paul aux Corinthiens. En effet, l’Apôtre s’adresse à une communauté profondément divisée sur l’accueil à faire aux Gentils qui viennent frapper à la porte. Faut-il leur demander de suivre intégralement la loi de Moïse, et donc de se faire circoncire ? Ou bien peut-on être chrétien sans être juif ? Ce problème théologico-pastorale a soulevé de vives passions et des divisions où chacun se prétend plus chrétien que ceux d’en face. Saint Paul, qui était responsable en partie de cette situation, va, dans cette lettre, leur rappeler l’essentiel.

Le jésuite Pierre Ganne fut l’un des professeurs – avec Henri de Lubac – mis à l’écart durant la crise de Fourvière et avait donc une certaine expérience des divisions au sein des communautés chrétiennes. D’un côté, il savait fort bien qu’une communauté ne peut pas croître sans crise, et de l’autre il n’ignorait pas le risque de sombrer dans le conflit stérile et de perdre de vue le but de tout chrétien. C’est ainsi qu’il reviendra souvent sur la première lettre de saint Paul aux Corinthiens dans ses retraites prêchées et conférences. Tout ce qui va suivre ci-dessous en vient ( ce qui explique son ton oral). Plus précisément, le dernier paragraphe vient de « l’Evangile et le Mal », une retraite prêchée sur ce thème, et le reste de « Êtes-vous libres ? », compilation de conférences sur la liberté.

Je voudrais que nous nous arrêtions un instant sur ce que saint Paul dit aux Corinthiens dans sa première lettre.

Les Corinthiens étaient divisés… Les divisions ne sont pas nécessairement mauvaises et valent mieux que les fausses unités. Dans les fausses unités, on oublie la réalité en cherchant à nier que les conflits existent et existeront toujours.

Les divisions, les conflits réels sont un appel à la création. Et toute création est division, tout simplement parce que des problèmes sont posés.

Mais voilà ! Les Corinthiens ne le savaient pas, ou l’avaient oublié, et ils étaient retombés dans des conflits de puissance, de domination. Ils se querellaient autour de personnages et sur la question de l’évangélisation des païens. Ce n’était pas un problème anodin, et cette question divisait les Corinthiens. Certains judaïsants trouvaient que Paul, malgré ses grandes qualités et son dynamisme, brûlait un peu vite les étapes, notamment en ce qui concerne l’application du rite de la circoncision, qui remontait à une époque lointaine et qu’il ne fallait pas bazarder si vite !… Ces questions rituelles divisaient les gens sur des points fondamentaux de la religion dont Paul a vu tout de suite qu’ils allaient être noyés et disparaître dans le bruit et l’agitation des escarmouches qu’ils soulevaient. Il a vu clairement que derrière ces divisions se profilait un problème fondamental qui allait être perdu de vue dans l’âpreté des débats qu’il soulevait, et donc que la création qui devait résulter de sa résolution allait être compromise ! Paul s’est vite aperçu que le goût d’imposer aux autres ses opinions, de manier la domination brutale ou insidieuse par la ruse ou la brutalité, allait s’installer et prédominer sur la recherche de la vérité. Il savait que l’esprit de domination allait rendre les divisions stériles, alors que ces divisions pouvaient être source d’un progrès . (les grands progrès de l’humanité se sont toujours faits à travers des divisions.) Paul comprenait que ces divisions sont inévitables et deviennent un bienfait si on les comprend, qu’elles expriment des inquiétudes et lancent un appel à la progression. En conséquence, il ne faut surtout pas faire surgir de ces divisons une unité de pacotille

Voyant émerger ce désir de domination, saint Paul a dit aux Corinthiens : « Ce n’est pas un hasard si je vous prêché un Messie crucifié, parce que la croix du Christ révèle la sagesse de Dieu et la puissance de Dieu »(I Co 1,23-24) Que révèle cette puissance de Dieu ? Que, dans le Christ, elle est pure de toute domination.

Hélas ! Nous ne le comprenons pas. Nous avons réussi à faire du Christ crucifié un bibelot. Nous en avons fait un langage chimérique, alors qu’il est la grande révélation de la puissance de Dieu, pure de toute domination.

Ce langage nous est chimérique parce qu’il est irréel. Il n’est pas l’entrée dans une création nouvelle, dans un monde nouveau. Et pourtant, quand on fait l’expérience de la relation personnelle à Dieu dans le Christ, quand on commence à comprendre qu’aucun autre homme n’a fait l’expérience d’une puissance sans domination, ce langage possède un immense potentiel de recréation.

Nous devrions pourtant être sensibles à cette nouveauté, car, dans nos relations avec les autres, dans nos meilleurs relations d’amour ou d’amitié, il se glisse toujours un peu du virus de la domination. Quant on est lucide, on le sait très bien. Et on sen alors que la personne – l’être vraiment personne qu’on est appelé à devenir – est une création nouvelle.

Malheureusement, la plupart du temps, nous ne croyons as tellement à la possibilité de cette recréation – une création nouvelle et non pas le prolongement revu et corrigé de ce qui existe déjà – parce que nous ne croyons pas suffisamment à nos capacités de créateurs. Et c’est dommage, parce que nous pouvons tous, à notre mesure, être des créateurs.

Voilà pourquoi il y a un scandale de la foi : l’homme habité par la puissance ne connaît que la puissance de domination. Alors que la croix de Jésus Christ révèle la sagesse de Dieu, c’est-à-dire l’intelligence de la vie, la vie qui vient du Créateur.

Saint Paul a rapidement compris que les divisions qui se manifestaient parmi les Corinthiens n’allaient pas être créatrices, qu’elles n’entraîneraient pas une création, et il a dénoncé la stérilité de ces débats.

Des expériences comme celles des Corinthiens, des divisions très dures, j’en ai vu plusieurs, mais finalement, moyennant un dépouillement, une purification de cet esprit de domination, beaucoup d’entre elles ont abouti à des créations.

Aucun être humain ne fait de lui-même l’expérience de relations pures de toute domination. C’est seulement en connaissant Dieu en Jésus-Christ qu’on peut commencer à la faire parce qu’on s’aperçoit qu’on est au commencement d’un monde nouveau où la nouveauté de Dieu est infinie. Cette découverte nous fait comprendre que seule la puissance sans domination est créatrice.

Aucune domination ne peut être source de création. La domination détruit et provoque la haine, le meurtre, la mort. Cela se voit tous les jours dans le monde. Mais bien que nous le voyons, nous continuons dans la même veine, parce que, précisément, nous repoussons cette conversion du cœur et de l’intelligence, qui est une récréation et qui seule nous permettrait de sortir de cette voie sans issue. L’Evangile nous le dit à toutes les pages mais nos yeux sont aveugles !

La liberté nous fait naître dans un monde pur de toute domination. Et cette renaissance peut commencer humblement, à ras de terre, dans nos relations. Une puissance sans domination, pour la plupart des hommes, cela s’appelle de l’impuissance ! Et cependant, en quelque domaine que ce soit, on s’aperçoit que l’expérience de création provient du dépouillement de la domination, que toute la vie vient d’une puissance sans domination. […]

La puissance de Dieu, sa toute-puissance – « Dieu le Père tout-puissant » – est infiniment pure de toute domination. Mais il faut constamment nous bagarrer pour le comprendre, parce qu’il y a toujours en nous des divisions. Il nous faut le voir et l’accepter.

L’incompréhension de la puissance de Dieu provoque deux attitudes : l’une que saint Paul appelle juive, et l’autre grecque. Il ne s’agit pas ici de races ou de nations, mais plutôt de types de culture. La croix est un scandale pour le Juif et une folie pour le Grec.

Une puissance sans domination est chimérique dans l’expérience du Grec. Il ne comprend pas qu’il soit possible d’atteindre quelque chose d’absolument nouveau, qui ne continue pas ce qui prévalait anciennement !

Nous aussi, nous refusons la nouveauté parce qu’elle dérange. Elle n’entre pas dans les catégories où nous voulons faire entrer Dieu. […]

Le Juif, lui, reconnaît la domination de Dieu. Il est content que Dieu soit une puissance de domination. Il se dit que c’est pour la bonne cause, celle qu’il défend ![…]

Nous sommes pris entre la conception juive de Dieu, puissance de domination, et la conception grecque de puissance humaine. Dans cette alternative, l’homme est coincé dans une impasse. Pour en sortir, une expérience fondamentale reste à faire, qui est celle de la foi. La foi est relation personnelle, relation libre qui suppose une relation créatrice. Or, il n’y a pas de relation créatrice dans la domination. […]

Et Paul va droit au cœur de la question : la croix est renonciation à toute domination. C’est justement ce que les moralisants ne comprendront jamais. La vie est une question de recréation, la croix permet cette recréation mais il y faut la puissance du Créateur ; c’est elle qui fera crever en nous tout ce qui est domination. Et cela peut être douloureux.

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Pourquoi je marcherai cet après-midi

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Aujourd’hui, nous sommes le 28 juin 2014, c’est la Gay Pride à Paris et je marcherai cet après-midi. Aujourd’hui, nous fêtons les 45 ans des émeutes de Stonewall, évènement fondateur qui donna naissance, l’année suivante, à la première Gay Pride à New York. Les Gay Pride ont donc jalonné près d’un demi-siècle d’un combat pour les droits des homosexuels.

Pourquoi nous battons-nous depuis près d’un demi-siècle ? Contrairement aux idées reçues, l’enjeu du combat n’est pas le droit à certaines pratiques sexuelles mais le droit de construire des relations affectives d’un genre particulier : tomber amoureux d’une personne du même sexe que soi et surtout « se mettre avec lui », geste qui a de fortes implications dans la vie publique. 

   Prenons le cas d’un homme et d’une femme (hétéros), ils se rencontrent, se fréquentent, tombent amoureux l’un de l’autre et au bout d’un moment se mettent en couple. C’est-à-dire vivre ensemble, être inséparables dans les activités sociales et familiales, etc. Ils ont constitué une relation qui est reconnue en soi par l’entourage (et par la société). Un exemple de cette reconnaissance : on ne peut plus inviter l’un sans l’autre pour la plupart des activités sociales.

Maintenant remplaçons l’homme et la femme par deux hommes ou deux femmes… Quelle place ont ou devraient avoir ces relations ? C’est dans cette question qu’est le combat pour les droits des gays comme l’illustre l’anecdote [1] rapportée par M. Foucault (dont nous fêtons les trente ans de sa mort) arrivé à un garçon hétérosexuel parti en vacances dans un groupe mixte : « Ils couchaient sous la tente, ils campaient. Et puis un jour, deux gars à l’extérieur sont venus les voir et le hasard a fait qu’il s’est trouvé pour la nuit couché dans le même lit ou sac de couchage qu’un des types […]. Le lendemain matin, ils sont sortis montrant que manifestement ils avaient fait l’amour ensemble. Et que non seulement ils avaient fait l’amour mais qu’ils s’aimaient, et ils l’ont montré tout au long de la journée, et très vite les réactions d’intolérance dans ce groupe, qui était pourtant gauchiste, libéré – garçons et filles couchaient ensemble, il n’y avait aucun interdit – les réactions négatives ont commencé à se multiplier, et finalement on les a foutus dehors tous les deux… […] le point où la résistance s’est faite chez les autres, ce n’était pas qu’ils aient couché ensemble, pour dire les choses crûment que l’un ait enculé l’autre, ce n’était pas ça qui était intolérable, mais c’était que le lendemain matin ils se tiennent par la main, c’était que, pendant le déjeuner, ils s’embrassent, c’était qu’ils ne se quittent plus […]« 

Nous demandons en somme le droit de vivre notre affectivité comme les autres.

Certains trouvent le combat anachronique puisqu’en France nous avons le mariage pour tous….

Pourtant en Afrique, les actes homosexuels sont pénalisés, et toute démonstration publique d’affection, tout défense des droits des homosexuels, toutes luttes contre les discriminations sont combattus comme en Ouganda ou au Nigéria

Pourtant dans d’autres pays comme la Russie.  le comportement homosexuel n’est pas puni, il est juste toléré tant qu’il ne devient pas public ou visible. S’il transgresse ces limites, on s’expose à de fortes sanctions. 

Et en France, au delà des nombreux actes d’agressions physiques ou verbales contre les homosexuels, il y a cette violence plus sourde et plus pernicieuse qui consiste à tolérer les homosexuels, c’est-à-dire les supporter comme on supporterait un mal qu’on ne peut combattre sans subir un mal encore plus grand. Cette position a été ouvertement assumée par Mme Delsol, une des cautions intellectuelles de la Manif pour tous :

« autant je suis favorable à la tolérance de l’homosexualité, autant je suis hostile à sa légitimation » [2]

Nous sommes dans la lignée de l’anecdote rapportée par M. Foucault. Donnons un exemple de cette tolérance qui se refuse à reconnaître « légitime » l’homosexualité ou plutôt les relations affectives homosexuelles. Je connais quelqu’un qui est en couple depuis plus de dix ans. Depuis le début, ses parents font comme si cette relation qui compte tant  pour lui et qui l’aide à croître en humanité n’existe pas. Jamais ils n’invitent l’autre, jamais ils n’évoquent l’existence de l’autre. Sa vie affective ne peut et ne doit exister pour sa famille tant qu’il sera « hors des clous ». Cette situation est loin d’être exceptionnelle (en particulier dans l’Eglise catholique.) Pour ces gens, simplement ne pas se cacher d’être dans une relation amoureuse avec une personne du même sexe ou même simplement d’en être et de ne pas avoir honte est « un comportement de promotion et de publicité active » [3] Dans cette logique, toute discrimination envers l’homosexuel qui ne se cache pas est évidemment juste [4] puisque lui accorder une place publique revient à « légitimer » l’homosexualité. Beaucoup de gens le pensent encore en France.

Ces gens qui nous font marcher en disant, la tolérance oui, la légitimation non ! C’est grâce à eux que je marcherai cet après-midi.

[1] T. Voeltzel : Vingt ans après (P.124)

[2] dans le débat entre Chantal Delsol et Frigide Barjot publié dans le Figaro.

[3] paragraphe 116 dans l’Instrumentum Laboris pour le synode d’octobre 2014 consacré à la famille.

[4] Lire par exemple ce document de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, en particulier les paragraphes 11 à 14. Pour les conséquences que ça entraîne dans d’autres pays bien moins tolérants, voir mon billet.

Et tous mes remerciements à Nils pour sa relecture amicale et ses suggestions.

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Le vrai idéal de saint Thomas

(Citation extraite du Journal d’un théologien du dominicain Yves Congar. Il parle d’un de ses premiers maîtres intellectuels, l’abbé Lallement. Après avoir reconnu sa dette spirituelle et intellectuelle, il expose ce qui l’a séparé de lui en particulier une certaine attitude intellectuelle. C’est moi qui grasse, et c’est lui qui souligne (ici en italique).)

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 Une raideur ; une absolutisation du relatif ; une identification de saint Thomas [..] avec la Vérité absolue. Un classement sans appel des hommes selon ce critère d’un thomisme identifié à la vérité absolue. D’où des réactions intégristes qui iraient jusqu’à porter l’abbés Lallement, en toute bonne foi, à dénoncer et faire condamner ses meilleurs amis ; surtout ceux-là, peut-être, car, ayant été plus proches de lui, ils ont été, avec lui, plus proches de la vérité. Une confiance invraisemblable dans l’identité de la vérité en soi avec ce qu’il tient, lui, de la vérité. Finalement, une absolutisation du relatif qui, sous couleur de fidélité intégrale au vrai, arrive à relativiser l’absolu.

  J’ai marché, peut-être, dans cette voie, en 1921-1922. Mais, dès ce moment, j’ai compris avec une clarté toujours plus grande et plus rayonnante, qu’un hommage intégral à la vérité voulait qu’on ne donnât la qualité d’absolu qu’à l’unique point qui est vraiment tel, et qu’on reconnût au relatif sa vérité, au prorata exact de cette vérité. Là paraît l’idéal, le vrai idéal de saint Thomas.

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Ce qui me fait peur, c’est l’Église en tant que chose sociale

(lettre de Simone Weil rédigée et envoyée en mai 1942 (vous pouvez trouver d’autres lettres dans Attente de Dieu. Elle pose les mots, infiniment mieux que je ne l’aurais fait moi-même, sur ce que je ressens en ce moment même vis-à-vis de l’Eglise. Merci à B&F de me l’avoir fait connaître)

Mon cher Père,

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Ceci est un post-scriptum à la lettre dont je vous disais qu’elle était provisoirement une conclusion. J’espère pour vous que ce sera le seul. je crains bien de vous ennuyer. Mais s’il en est ainsi, prenez-vous en à vous-même. Ce n’est pas ma faute si je crois vous devoir compte de mes pensées.

Les obstacles d’ordre intellectuel qui jusqu’à ces derniers temps m’avaient arrêtée au seuil de l’Église peuvent être regardés à la rigueur comme éliminés, dès lors que vous ne refusez pas de m’accepter telle que je suis. Pourtant des obstacles restent.

Tout bien considéré, je crois qu’ils se ramènent à ceci. Ce qui me fait peur, c’est l’Église en tant que chose sociale. Non pas seulement à cause de ses souillures, mais du fait même qu’elle est entre autres caractères une chose sociale. Non pas que je sois d’un tempérament très individualiste. J’ai peur pour la raison contraire. J’ai en moi un fort penchant grégaire. je suis par disposition naturelle extrêmement influençable, influençable à l’excès, et surtout aux choses collectives. je sais que si j’avais devant moi en ce moment une vingtaine de jeunes Allemands chantant en chœur des chants nazis, une partie de mon âme deviendrait immédiatement nazie. C’est là une très grande faiblesse. Mais c’est ainsi que je suis. je crois qu’il ne sert à rien de combattre directement les faiblesses naturelles. Il faut se faire violence pour agir comme si on ne les avait pas dans les circonstances où un devoir l’exige impérieusement ; et dans le cours ordinaire de la vie il faut bien les connaître, en tenir compte avec prudence, et s’efforcer d’en faire bon usage, car elles sont toutes susceptibles d’un bon usage.

J’ai peur de ce patriotisme de l’Église qui existe dans les milieux catholiques. J’entends patriotisme au sens du sentiment qu’on accorde à une patrie terrestre. J’en ai peur parce que j’ai peur de le contracter par contagion. Non pas que l’Église me paraisse indigne d’inspirer un tel sentiment. Mais parce que je ne veux pour moi d’aucun sentiment de ce genre. Le mot vouloir est impropre. Je sais, je sens avec certitude que tout sentiment de ce genre, quel qu’en soit l’objet, est funeste pour moi.

Des saints ont approuvé les Croisades, l’Inquisition. je ne peux pas ne pas penser qu’ils ont eu tort. je ne peux pas récuser la lumière de la conscience. Si je pense que sur un point je vois plus clair qu’eux, moi qui suis tellement loin au-dessous d’eux, je dois admettre que sur ce point ils ont été aveuglés par quelque chose de très puissant. Ce quelque chose, c’est l’Église en tant que chose sociale. Si cette chose sociale leur a fait du mal, quel mal ne me ferait-elle pas à moi, qui suis particulièrement vulnérable aux influences sociales, et qui suis presque infiniment plus faible qu’eux ?

On n’a jamais rien dit ni écrit qui aille si loin que les paroles du diable au Christ dans saint Luc concernant les royaumes de ce monde : « Je te donnerai toute cette puissance et la gloire qui y est attachée, car elle m’a été abandonnée, à moi et à tout être à qui je veux en faire part. » Il en résulte que le social est irréductiblement le domaine du diable. La chair pousse à dire moi et le diable pousse à dire nous ; ou bien à dire, comme les dictateurs, je avec une signification collective. Et, conformément à sa mission propre, le diable fabrique une fausse imitation du divin, de l’ersatz de divin.

Par social je n’entends pas tout ce qui se rapporte à une cité, mais seulement les sentiments collectifs.

Je sais bien qu’il est inévitable que l’Église soit aussi une chose sociale ; sans quoi elle n’existerait pas. Mais pour autant qu’elle est une chose sociale elle appartient au Prince de ce monde. C’est parce qu’elle est un organe de conservation et de transmission de la vérité qu’il y a là un extrême danger pour ceux qui sont comme moi vulnérables à l’excès aux influences sociales Car ainsi ce qu’il y a de plus pur et ce qui souille le plus, étant semblables et confondus sous les mêmes mots, font un mélange presque indécomposable.

Il existe un milieu catholique prêt à accueillir chaleureusement quiconque y entre. Or je ne veux pas être adoptée dans un milieu, habiter dans un milieu où on dit « nous » et être une partie de ce « nous », me trouver chez moi dans un milieu humain quel qu’il soit. En disant que je ne veux pas je m’exprime mal, car je le voudrais bien ; tout cela est délicieux. Mais je sens que cela ne m’est pas permis. Je sens qu’il m’est nécessaire, qu’il m’est prescrit de me trouver seule , étrangère et en exil par rapport à n’importe quel milieu humain sans exception.

Cela semble en contradiction avec ce que je vous écrivais sur mon besoin de me fondre avec n’importe quel milieu humain où je passe, d’y disparaître ; mais en réalité c’est la même pensée ; y disparaître n’est pas en faire partie, et la capacité de me fondre dans tous implique que je ne fasse partie d’aucun.

Je ne sais pas si je parviens à vous faire comprendre ces choses presque inexprimables.

Ces considérations concernent ce monde, et semblent misérables si on met en regard le caractère surnaturel des sacrements. Mais justement je crains en moi le mélange impur du surnaturel et du mal.

La faim est un rapport à la nourriture certes beaucoup moins complet, mais aussi réel que l’acte du manger.

Il n’est peut-être pas inconcevable que chez un être ayant telles dispositions naturelles, tel tempérament, tel passé, telle vocation, et ainsi de suite, le désir et la privation des sacrements puissent constituer un contact plus pur que la participation.

Je ne sais pas du tout s’il en est ainsi pour moi ou non. Je sais bien que ce serait quelque chose d’exceptionnel, et il semble qu’il y ait toujours une folle présomption à admettre qu’on puisse être une exception. Mais le caractère exceptionnel peut très bien procéder non pas d’une supériorité, mais d’une infériorité par rapport aux autres. Je pense que ce serait mon cas.

Quoi qu’il en soit, comme je vous l’ai dit, je ne me crois actuellement capable en aucun cas d’un véritable contact avec les sacrements, mais seulement du pressentiment qu’un tel contact est possible. À plus forte raison ne puis-je pas vraiment savoir actuellement quelle espèce de rapport avec eux me convient.

Il y a des moments où je suis tentée de m’en remettre entièrement à vous et de vous demander de décider pour moi. Mais en fin de compte je ne peux pas. Je n’en ai pas le droit.

Je crois que dans les choses très importantes on ne franchit pas les obstacles. On les regarde fixement, aussi longtemps qu’il le faut, jusqu’à ce que, dans le cas où ils procèdent des puissances d’illusion, ils disparaissent. Ce que j’appelle obstacle est autre chose que l’espèce d’inertie qu’il faut surmonter à chaque pas qu’on fait dans la direction du bien. J’ai l’expérience de cette inertie. Les obstacles sont tout autre chose. Si on veut les franchir avant qu’ils aient disparu, on risque des phénomènes de compensation auxquels fait allusion, je crois, le passage de l’Évangile sur l’homme de chez qui un démon est parti et chez qui ensuite sept démons sont revenus.

La simple pensée que je pourrais jamais, au cas où je serais baptisée dans des dispositions autres que celles qui conviennent, avoir par la suite, même un seul instant, un seul mouvement intérieur de regret. cette pensée me fait horreur. Même si j’avais la certitude que le baptême est la condition absolue du salut, je ne voudrais pas, en vue de mon salut, courir ce risque. Je choisirais de m’abstenir tant que je n’aurais pas la conviction de ne pas courir ce risque. On a une telle conviction seulement quand on pense qu’on agit par obéissance. L’obéissance seule est invulnérable au temps.

Si j’avais mon salut éternel posé devant moi sur cette table, et si je n’avais qu’à tendre la main pour l’obtenir, je ne tendrais pas la main aussi longtemps que je ne penserais pas en avoir reçu l’ordre. Du moins j’ aime à le croire. Et si au lieu du mien c’était le salut éternel de tous les êtres humains passés, présents et à venir, je sais qu’il faudrait faire de même. Là j’y aurais de la peine. Mais si j’étais seule en cause il me semble presque que je n’y aurais pas de peine. Car je ne désire pas autre chose que l’obéissance elle-même dans sa totalité, c’est-à-dire jusqu’à la croix.

Pourtant je n’ai pas le droit de parler ainsi. En parlant ainsi je mens. Car si je désirais cela je l’obtiendrais ; et en fait il m’arrive continuellement de tarder des jours et des jours dans l’accomplissement d’obligations évidentes que je sens comme telles, faciles et simples à exécuter en elles-mêmes, et importantes par leurs conséquences possibles pour les autres.

Mais il serait trop long et sans intérêt de vous .entretenir de mes misères. Et ce ne serait sans doute pas utile. Sauf toutefois pour vous empêcher de faire erreur à mon sujet.

Croyez bien toujours à ma très vive reconnaissance. Vous savez, je pense, que ce n’est pas une formule.

SIMONE WEIL.

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La gloire de Dieu

Méditation impromptue et courte sur l’évangile des Rameaux. Purement « spirituelle » donc, même si ça s’appuie sur mes doutes et angoisses les plus profondes.

C’était les Rameaux dimanche dernier. Nous connaissons tous cette liturgie où nous accueillons la procession avec des rameaux, ou plutôt des buis sous nos latitudes pour remémorer l’entrée triomphale de Jésus-Christ à Jérusalem (mais ce n’est pas ainsi qu’il révèle la gloire de Dieu comme nous le verrons tout à l’heure). Ce n’est pas le seul point caractéristique, un autre est que l’évangile est plus long que d’habitude, couvrant intégralement toute la Passion du Christ, de la trahison de Judas à la mise au tombeau, et est dialogué afin de souligner le côté dramatique de l’évènement.

Durant la lecture de l’évangile, mon attention fut attirée par cet échange suivant, sans doute parce que ça entrait en résonance avec mes propres interrogations sur l’Église et donc plus sensible à ce qui est la vraie gloire de Dieu.

Le grand prêtre lui dit : « Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Messie, le Fils de Dieu. »
Jésus lui répond : «  C’est toi qui l’as dit ; mais en tout cas, je vous le déclare : désormais vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel. »

Je relevai aussitôt le « désormais ». Jésus lui annonçait qu’à partir de ce moment, le grand-prêtre le verrait « siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel. »

 

Que voyons-nous ensuite ?

Un homme roué de coups, couvert de crachats

Un homme abandonné de tous,
                                livré aux romains,
                                        exposé et rejeté par toute la foule.

Un homme revêtu des insignes royaux
                          pour distraire la soldatesque s’ennuyant.

Un homme
  déshabillé
mis sur la croix avec des criminels

Un homme agonisant sous les lazzis de tous.

Un corps mort dépendu de la croix,

Un corps remis gracieusement par Pilate,

Un corps mis dans un tombeau appartenant à un autre.

 
C’est ainsi que Jésus siège à la droite du Tout-Puissant et révèle la gloire de Dieu.

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Catholicisme, homosexualité et Afrique

Ce billet était à l’origine un commentaire sous cet article défendant l’Eglise catholique en Ouganda et ne devait donc pas être publié ici, ne voulant pas un blog trop centré sur les droits LGBT. Mais comme ma réponse se développait et devenait trop longue pour être un simple commentaire et que beaucoup de twittos m’interrogeaient là-dessus, je me suis résigné à le publier ici. Avant de lire la suite, il est recommandé d’avoir lu l’article linké ci-dessus. Je l’ai écrit rapidement [1] et sans trop me relire. Je vous demande donc de m’excuser pour le côté un peu brouillon.

Cet article présente hélas un aspect très partiel de la situation en Afrique et des rapports entre l’Eglise catholique et l’homosexualité en Afrique, alors que la réalité est beaucoup plus contrastée.

Dressons donc une photographie un peu moins partiel de la situation.

1) L’article du Cahiers Libres cite très partiellement la déclaration de Noël de Mgr Cyril Lugwana dont je donne le texte intégral. Lorsqu’on le lit, on entend une musique un peu différente. Il s’opposait certes au projet mais pas de la façon présentée par l’article de Cahiers Libres.

a) La pénalisation existait déjà (cf le dernier paragraphe — soulignons qu’il n’appelait pas à l’abrogation de la section 145. Je reviendrai là-dessus un peu plus loin sur cette nuance importante). Le projet de loi à l’époque ne faisait qu’aggraver considérablement la peine et surtout introduisait une nouveauté : l’obligation de dénoncer ceux qui s’adonneraient à cette pratique.

b) C’est surtout contre cette obligation et la dureté excessive (pour lui) de la sanction pénale (peine de mort ou prison) qu’il se prononçait et il regrettait que le projet n’offrait pas la possibilité de réhabilitation — cf 5ème paragraphe — : « the proposed Bill does not contain clauses encouraging homosexuals to be rehabilitated […] The criminalizing of such reaching out is at odds with the core values of the Christian faith. »

En résumé, il n’était pas favorable à ce projet mais il n’était pas contre le principe d’une pénalisation « modéré » (pas de peine de mort, pas de prison mais des « conseils », peut-être pensait-il à la psychiatrie ?). Surinterprète-je ses propos ? Nous allons voir tout de suite que non.

2) De plus, on oublie trop souvent que ce projet fut retiré en 2010. En 2012, un nouveau projet fut à nouveau présenté au Parlement ougandais. Quelles furent les réactions de l’Eglise catholique en Ouganda ? La seule position chrétienne forte entendue à cette occasion fut une résolution plutôt favorable de l’Uganda Joint Christian Council, un conseil oecuménique regroupant les anglicans, les orthodoxes et… les catholiques. Citons un extrait de l’article linké ci-dessus :

Speaking after their recent annual conference organised by the Uganda Joint Christian Council (UJCC), an ecumenical body which brings together the Anglican, Catholic and Orthodox churches, the bishops resolved that the parliamentary committee on Gender should be tasked to engage the House on the Bill which is now at committee level.

We also ask the Education committee to engage the Ministry of Education on the issue of incorporating a topic on human sexuality in the curricula of our schools and institutions of learning,” the resolutions signed by archbishops Henry Luke Orombi, Cyprian Kizito Lwanga and Metropolitan Jonah Lwanga, indicated. »

Nous voyons donc que le même Mgr Lwanga, devant qui l’article de Cahiers Libres se pâmait, a co-signé cette résolution. Et que demandait cette résolution ? Que la commission parlementaire examine ce projet de loi, autrement dit de faire passer le projet à l’étape législatif suivant (examen + éventuels amendements par une commission, un peu comme chez nous). Résolution que tous interprétèrent, y compris les ougandais comme un soutien en faveur de ce projet, interprétation que Mgr Lwanga ne démentit jamais publiquement.

Et Mgr Lwanga est loin d’être isolé chez les catholiques ougandais. Donc quand Cahiers Libres prétend que l’Eglise catholique est la seule à se dresser en Ouganda, je ne peux que sourire.

3) Ce n’est pas seulement en Ouganda que l’Eglise catholique se montre… — soyons charitables — ambivalente sur l’homosexualité. L’hostilité catholique envers l’homosexualité en Ouganda n’est pas seulement liée à son histoire contrairement à ce que semble dire l’auteur de l’article de Cahiers Libres. Regardons d’autres pays en Afrique noir.

a) Au Nigeria, on vient de promulguer une loi pénalisant les tentatives de mariage gay, la défense des droits LGBT et « l’expression publique de l’homosexualité », donc les couples de même sexe. Que firent les évêques du pays ? Ils envoyèrent une lettre de félicitations au président.

Les actes homosexuels ? Ils sont déjà pénalisés depuis longtemps (voir la page wikipedia sur le sujet). Je n’ai jamais entendu l’Eglise nigériane appeler à dépénaliser les actes homosexuels.

b) Au Burundi, pays à 60% catholique, il y eut en 2005 une refonte du code pénal introduisant une innovation : la pénalisation des actes homosexuels. Jusqu’à cette époque, c’était « toléré » en ce sens que ce n’était pas pénalisé. Que firent les évêques de ce pays ? Ils applaudirent la refonte du code pénal et n’eurent pas un mot sur la nouveauté concernant l’homosexualité. Je n’ai pas trouvé de déclaration faite à cette époque mais on peut penser qu’ils y furent favorables puisque quatre ans plus tard, lorsque le parti au pouvoir organisa un meeting anti-homosexualité, la conférence épiscopale fit une déclaration dénonçant ceux « those who support ‘that practice’ under the pretext that homosexuality can be congenital » (source )

On pourrait continuer mais je vais m’arrêter là. Terminons sur deux points.

  1. Cahiers Libres affirme que : L’Eglise catholique poursuit alors une position constante à l’échelle mondiale : elle condamne l’acte, mais pas le pécheur, et appelle à ne pas pénaliser l’homosexualité. C’est vrai mais on est en droit de se poser la question suivante : est-ce que l’Eglise appelle à dépénaliser l’homosexualité ? La réponse n’est pas si évidente ! Si elle l’était, ces évêques africains auraient eu beaucoup de mal à soutenir des initiatives contre l’homosexualité. 🙂
    Beaucoup de catholiques européens croient de bonne foi que la dépénalisation des actes homosexuels fait partie des positions exprimées par le Magistère. Mais aucun document officiel du Saint-Siège, aucune déclaration solennelle du Magistère universel ne demande cela. Tout ce que nous avons, c’est soit des déclarations de porte-paroles comme Mgr Tomasi ou le père Lombardi allant très
    vaguement en ce sens, soit des déclarations privées (et non publiques) de cardinaux de la Curie comme celui du Cardinal Antonelli Ennio. De plus lorsqu’on suit l’actualité LGBT en Afrique noire, particulièrement dans le domaine de la législation pénale, on ne peut qu’être frappé par le silence de Rome. Lorsque les évêques nigérians envoyèrent la lettre, le Saint-Siège demeura silencieux ; lorsque les évêques du Burundi applaudirent la nouveau code pénal au Burundi, le Saint-Siège demeura silencieux ; lorsque Mgr Lwanga signa la résolution soutenant le nouveau projet de loi ougandais, le Saint-Siège demeura silencieux ; etc. [2] De manière générale, depuis le début du XXème siècle, en ce qui concerne les droits LGBT, quelque soit la situation géographique l’Eglise catholique est au mieux inerte [3], au pire hostile [4]. Très très rarement [5], elle fut à l’avant-garde des droits LGBT, laissant les militants bien seuls.

  2. Lorsqu’on sait tout cela, j’espère que vous comprendrez mon agacement lorsque je lis ou j’entends des catholiques exaltant l’action de l’Eglise sur ce sujet. Il n’y a pas de quoi la ramener pourtant…
    Par ailleurs, vous comprendrez aussi pourquoi, moi qui suis catholique, je n’ai aucune confiance en l’Eglise pour nous défendre, nous les LGBT, si la tempête venait un jour. Tout ce à quoi je m’attends au mieux, c’est des déclarations lénifiantes sur la « compassion » (cf par exemple cet article de The Advocate qui cite ironiquement Mgr Kaigama, un des signataires de la lettre de félicitations : « 
    I will treat [a gay person] with great understanding and love, with great compassion. » 

[1] J’ai beaucoup de travail comme nous tous 🙂

[2] On m’a dit il y a quelques années que la Congrégation pour la Doctrine de la Foi avait eu un projet de note appelant à la dépénalisation, mais qu’au final ce fut gardé sous le coude de crainte que les médias l’interprètent de travers comme un « soutien à l’homosexualité » qu’elle voit pourtant dans d’autres documents comme un fléau social que la puissance publique doit contenir. Je ne sais pas si c’est vrai. 

[3] par inerte, j’entends soit soutenir des droits déjà bien acceptées dans la société, soit simplement ne pas s’y opposer.

[4] Comme le Pacs, ou l’abrogation de « Don’t Ask, Don’t Tell » aux USA.

[5] l’exception la plus frappante que je connais se passa aux Pays-Bas dans les années 50. La plupart des hôpitaux psychiatriques appartenaient à l’Eglise Catholique et à cette époque l’homosexualité était considérée comme une maladie. C’est ainsi que l’Eglise connut la situation des homosexuels dans la société, le poids de la société dans leur mal-être etc et se battit donc pour changer les mentalités et éliminer la psychiatrisation de l’homosexualité. Lorsqu’on sait cela, on ne peut que pleurer lorsqu’on lit par exemple ce document officiel de la CEF qui annonce la Bonne Nouvelle sous forme de « pack » avec la psychanalyse aux homosexuels.

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