Pourquoi je reste catholique, partie I

Après le billet de Maritro sur la place par rapport au Magistère, celui de Darth Manu expliquant pourquoi il reste catholique , celui de Skro et enfin celui de Folbavard qui tentent tous les deux de trouver une juste position, je me suis décidé à ajouter une pierre dans la suite de celui Darth Manu. C’est-à-dire expliciter là où sont les tensions dans ma relation avec l’Eglise et expliquer pourquoi je me considère malgré cela, et peut-être même à cause de cela catholique. Il y aura donc une série de billets avec des éléments d’histoire personnelle, de l’introspection et une esquisse de réflexion sur l’Eglise.

Le présent billet est surtout introductif, je présenterai rapidement le nœud des tensions avec l’Eglise catholique dont je me sens malgré tout de plus en plus fils et je raconterai comment c’est venu à se former. Le prochain billet précisera les tensions et donnera des exemples plus étayées. Le suivant expliquera pourquoi je reste catholique.

Contrairement à ce que des lecteurs pourraient penser, le nœud de la question n’est pas l’homosexualité, ni même la difficile fidélité au Magistère malgré des divergences doctrinales. C’est bien plus profond que cela car ça concerne tout simplement la vision et la pratique de la vérité. Mes tensions avec l’Eglise qui va bien au-delà du Magistère concerne la vérité, c’est-à-dire comment discerner la vérité et comment agir de façon juste. Pour résumer cette tension de la manière la plus simple possible, disons que je prends au sérieux l’incipit de Fides et ratio du pape Jean-Paul II : « la foi et la raison sont comme deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité ». Plus exactement, je crois qu’on peut discerner la vérité à l’aide de la raison et de la foi et qu’il faut s’efforcer d’user de manière équilibrée ces deux « ailes », même si ça doit créer des tensions. Or dans l’Eglise, en ce qui concerne l’enseignement moral, particulièrement depuis Jean-Paul II, il y a comme une crise de la raison et une résurgence du fidéisme. Plus précisément, on réduit la vérité morale à un ensemble de propositions qu’il faudrait croire, et non plus tenter aussi de discerner et comprendre à l’aide de la raison. Avec une telle approche, on ne cherche plus à discerner la vérité mais à être dans la ligne du parti ! Mais ce problème n’est semble pas nouveau puisque Simone Weil se plaignait du « manque d’appétence des catholiques pour la vérité » [1].Je vais raconter comment je suis venu à partager le constat de la philosophe.

J’ai commencé à aimer les mathématiques au lycée avec la géométrie par laquelle on nous initiait à la démarche mathématique : la démonstration. Je me rappelle encore le premier cours de mathématiques en seconde où la professeur nous avait dit que ce qui importait n’était pas le résultat mais la façon d’y parvenir. On nous enseignait la géométrie et contrairement au collège, on n’apprenait plus les théorèmes par cœur et on avait des exercices qui allaient au delà de l’application immédiate. On ne se contentait plus de nous dire tel théorème comme les médiatrices d’un triangle sont concourantes, on nous le démontrait et on nous faisait nous-même découvrir des propriétés comme la droite d’Euler. Ce que j’aimais dans la démonstration, c’était le jeu des concepts ; démontrer, c’était en fait expliquer telle propriété à l’aide d’une chaîne d’arguments qui la reliait à d’autres propriétés. On établissait non seulement un résultat mais surtout on comprenait à la fois pourquoi ça devait être ainsi et comment ça s’insérait au sein d’un ensemble quasi-organique. Des mathématiques, j’ai appris à voir la vérité comme une unité à laquelle on peut accéder par la raison.

Bien sûr, toute vérité ne peut pas toujours être établie comme en mathématiques mais chaque vérité peut être faire l’objet d’un discernement, comme par exemple en philosophie morale.

Pendant que je découvrais les mathématiques, il y eut l’histoire du PACS. Je suivais donc le débat avec passion. Les catholiques, à la suite des évêques, s’étaient engagés avec vigueur contre cette « loi inutile et dangereuse » Estimant que les arguments traditionnels de l’Eglise contre toute forme de reconnaissance sociale de l’homosexualité seraient inaudibles, les évêques s’étaient donc surtout appuyés sur des arguments « profanes », inspirés de la psychanalyse. Mgr Anatrella était l’un des fers de lance de ce combat : les évêques le citaient, la presse catholique relayait ses arguments, d’autres intellectuels catholiques s’en inspiraient.

Je tombai ainsi sur un de ses argumentaires où il expliquait que l’homosexualité était un narcissime, que c’était un signe d’immaturité etc. Or, il se trouvait que j’avais lu peu avant des textes de Freud, en particulier un où il disait exactement la même chose à propos de la religion. De nombreux catholiques, à la suite de Mgr Anatrella, expliquaient doctement que la psychanalyse avait prouvé que les homosexuels étaient des narcissiques immatures, ce qui impliquait que cette loi était dangereuse car confortant le narcissisme. Et Freud prouvait avec la même autorité que les croyants étaient de grands enfants. En remplaçant les termes liés à la religion, on retrouvait pratiquement un des principaux argumentaires catholiques contre toute forme de reconnaissance sociale de l’homosexualité.

Je savais que Freud était considéré comme un classique, des catholiques l’avaient donc lu, a fortiori s’ils se réclamaient de la psychanalyse. Comment pouvaient-ils employer des arguments qui « marchaient » tout aussi bien contre eux ? Une seule conclusion s’imposait : la véracité de l’argumentation ne faisait pas partie de leur préoccupation. Ils estimaient que toute forme de reconnaissance sociale de l’homosexualité était à combattre. Dans cette bataille, tout argument était bon à prendre. Est-il vrai ? Peu importe du moment que ça marche.

Pour en finir avec la psychanalyse comme arme contre les homosexuels, je donne un autre exemple édifiant. En 2006, à l’assemblée d’automne des évêques [2], se tint une conférence de Jacques Arènes, nouveau psychanalyse « officiel » de l’épiscopat (Mgr Anatrella s’étant discrédité après l’histoire du Pacs par ses outrances verbales) sur les « théories du genre ». Durant la discussion qui suivit, le cardinal Barbarin se demanda tout haut « comment dire aujourd’hui que l’homosexualité est un drame ? » et il demanda au psychanalyste « donnez-nous du « biscuit » là-dessus« .  Par ces deux simples phrases, il posait comme postulat de départ que l’homosexualité était un drame, postulat tellement évident qu’il était inutile de le discuter. De plus, il ne demandait même pas à la psychanalyse de mieux comprendre l’homosexualité, il réclamait juste des « biscuits » ou plutôt des munitions pour pousser le monde à partager sa croyance au sujet des homosexuels, et de leur place dans la société.

Je compris également à cette époque une autre raison expliquant la faveur de la psychanalyse auprès des catholiques. Dans la tradition catholique, le raisonnement moral peut et doit s’appuyer sur les écritures, sur l’enseignement du Magistère, sur la Tradition… et sur l’expérience. L’Eglise considère que l’acte homosexuel est un péché gravissime, dont il ne peut jamais sortir un bien moral. Qu’il existe des couples de même sexe qui ne pratiquent pas l’abstinence, dont la relation semble pourtant manifester du fruit (fidélité, croissance humaine, ouverture aux autres) est un fait embarrassant pour ceux qui veulent adhérer à l’enseignement de l’Eglise. Face à ce fait, il y a deux possibilités. Si on tient à la vérité, la plus évidente est de discerner ces expériences et l’enseignement moral avec elles : est-ce vraiment à cause du mode de vie qu’ils grandissent en humanité ? Si oui, qu’est-ce que ça implique pour l’enseignement de l’Eglise sur la relation homosexuelle ? L’autre possibilité est de les nier purement et simplement d’autorité, par exemple en déclarant a priori que ce n’est pas de l’amour, que c’est juste du narcissisme à deux etc. Et c’est ce que permettait la psychanalyse : donner une apparence de raison derrière cette récusation a priori.

C’est ainsi que je découvris ce que Simone Weil appelait le « peu d’appétence des catholiques pour la vérité ».

Dans le prochain billet, je reviendrai sur ce manque d’appétence pour la vérité, en particulier comment une dogmatisation rampante de l’enseignement moral pratiquée aussi bien d’en haut que d’en bas empêche tout débat, et donc tout discernement sur ces questions, même si ça semble aller mieux avec le pape François. Et ce qui explique mes tensions avec l’Eglise.

[1] rapporté par P. Pierre Ganne sj dans « La route vers la vie : péché, pardon et communion des saints ». Le jésuite traite lui-même longuement de ce problème. Il raconte ainsi cette anecdote édifiante : un prêtre s’est levé durant une de ses conférences et lui dit « je crois que c’est vrai ce que vous dîtes mais est-ce orthodoxe ? »

[2] On peut lire le compte-rendu de La Croix .

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3 commentaires pour Pourquoi je reste catholique, partie I

  1. Pat Osum dit :

    Je consonne grandement avec votre vision. En ce qui concerne Tony Anatrella était tenu pour un charlatan dans le milieu des psychanalystes bien avant le PACS -y compris par certains théologiens moralistes de renom. Ceux qui « l’utilisaient » devaient en être conscients, ce qui prouve à rebours leur cynisme.
    D’autre part, je serais curieux de savoir quelle fut la réponse de Jacques Arènes à la demande du cardinal Barbarin…

  2. Richard dit :

    Merci pour cette réflexion extrêmement bien posée et argumentée avec lucidité et sans agressivité.

  3. DM dit :

    C’est un trait que l’on retrouve chez ceux qui ont des convictions diverses : ils refusent que l’on applique le raisonnement qu’ils tiennent mais à d’autres objets, car les conséquences leurs déplaisent alors.

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