La Parole de Dieu est-elle décente ?

Guignols

Ces derniers jours, j’ai vu passer des tweets, des billets ou des tribunes de chrétiens se pinçant le nez devant Charlie-Hebdo et ses drôles de caricatures. Ils rappellent qu’ils faisaient des choses sales, qu’ils n’avaient aucun respect pour les institutions (armée, Etat, religions etc). Certains disent même mezzo voce qu’ils ont récolté ce qu’ils avaient semé. Pour un exemple, on pourra lire la tribune (dont le titre a inspiré celui de ce billet) de Chantal Delsol paru dans La Croix. En résumé : oui à un humour « décent », la dérision, la caricature non.

Pourtant comme le rappelle père Ph. Lefebvre dans son article, nous, les chrétiens, vénérons la Croix, un objet de dérision que nos pères avaient revendiqué fièrement comme tel :

« La croix qui ridiculise et qui fait honte, on l’appelle dans la tradition chrétienne le sceptre du roi, le trône du triomphateur, le siège de la justice, l’arbre de la vie, l’arbre de la connaissance, le drapeau de la victoire, le trophée glorieux, la seule espérance et bien d’autres noms encore. »

En lisant cette excellente note, je me suis demandé si on ne pourrait pas prolonger cette réflexion avec l’Ancien Testament et je me suis alors souvenu des Prophètes et de certains commentaires éclairants que j’ai lu [1].

A force d’entendre les textes lus d’un ton compassé, de lire la Bible comme un acte notarié [2], nous voyons les acteurs de l’Ancien Testament à notre image, ou du moins celle qu’on voudrait avoir; des gens décents, qu’on inviterait à dîner et avec qui on discuterait des sujets respectables entre le fromage et le dessert. Pourtant, si on lit mot-à-mot les Prophètes, on s’aperçoit qu’ils étaient bien plus proches des caricaturistes de Charlie-Hebdo que des chroniqueurs chrétiens qui hantent nos journaux.

Je vous propose donc de m’accompagner faire un petit tour dans ces livres bibliques, sous l’angle de la caricature, de la dérision et de la décence. Et peut-être commencer à réfléchir avec moi sur ce que dit la Parole de Dieu à ce propos.

Avant de commencer, deux préalables :

Primo, il faut bien se rappeler que les Prophètes vivaient dans une civilisation essentiellement orale. Ils faisaient donc passer leurs messages le plus souvent sous forme de poèmes (assez courts) déclamés dans les rues, de pastiches d’airs, voire des scènes jouées. À cette difficulté de comprendre une culture aussi différente de la notre, s’ajoute la rédaction des livres prophétiques. Un exemple éclairant est le quatrième chapitre d’Ezéchiel. Si on le lit sans précaution, on a l’impression que Yahvé demande à Ezéchiel de jouer une séquence de scènes, sans pause entre elles, alors qu’il s’agit plus probablement d’une compilation des scènes qui ont frappé les témoins. Un long intervalle de temps aurait pu séparer deux scènes. On peut rapprocher cette manière de rédiger les livres prophétiques avec celle des évangiles : l’agencement des scènes de la vie du Christ dépend de la sensibilité théologique de l’auteur.

Secundo, il n’est pas mauvais de rappeler la définition d’une caricature politique. J’apprécie beaucoup celle de Long citée par Chief Justice Rehnquist dans Hustler Magazine, Inc. vs Falwell : The political cartoon is a weapon of attack, of scorn and ridicule and satire; […] It is usually as welcome as a bee sting and is always controversial in some quarters (Long, The Political Cartoon: Journalism’s Strongest Weapon, The Quill 56, 57 (Nov. 1962)) (la caricature politique est une arme d’attaque, [employant] le mépris, le ridicule et la satire. C’est en général aussi bienvenue qu’une piqûre d’abeille et est toujours controversée quelque part). Gardons cette définition en tête.

Explorons à présent les livres prophétiques.

Premier exemple. Puisque nous avons évoqué Ezéchiel, on peut commencer par l’un des passages les plus célèbres de l’Ancien Testament : la vision du char. Rappelons d’abord le contexte : l’Exil. La fine fleur d’Israël a été exilée à Babylone. Les Hébreux doivent affronter à la fois le traumatisme de l’exil et la grandeur de Babylone. On peut avoir une idée de la splendeur de cette ville au musée de Berlin. Comment Israël peut-elle encore croire à un avenir singulier au milieu de la gloire de leurs vainqueurs ? Et c’est là qu’Ezéchiel entre en scène avec sa vision (Chapitre I). Les exégètes sont d’accord pour dire qu’il s’est sans doute inspiré des divinités babyloniennes qui ressemblaient à ces gardiens qu’on peut admirer au Louvre.

taureau_ailes_palais_sargon_II_musee_louvre

Donc Ezéchiel vient et leur raconte une vision où ces divinités sont dépeintes comme de simples bêtes de somme pour Yahvé.
Deuxième exemple, toujours avec Ezéchiel. Pour décrire l’adultère d’Israël, fascinée par la virilité puissance de son voisin, Ezéchiel n’hésite pas à recourir à des images très crues (dans la traduction de la Nouvelle Bible Segond, soulignons que d’autres traductions « nuancent » beaucoup la verdeur de ces paroles).

(Ez 23, 19-21)

Elle a multiplié sa prostitution pour se rappeler les jours de sa jeunesse, lorsqu’elle se prostituait en Egypte.

Elle s’est prise de passion pour des impudiques au membre d’âne, qui éjaculent comme des chevaux.

Tu es revenue à l’infamie de ta jeunesse, lorsque des Egyptiens caressaient ta poitrine, attirés par tes jeunes seins.

PeterSchrank

(dessin de Peter Schrank)

Changeons de prophète et voyons Amos le quatrain d’Amos 4, 1-3. (découvert dans [Ga] p. 23),

« On est en 740 avant J.C, dans le royaume de Samarie, c’est une époque de prospérité. Le commerce marche bien. Tout marche bien, pour certains, bien entendu ; car à côté de la prospérité et des grandes fortunes, il y a une misère criante […] Le prophète était indigné par cette situation. Il y voyait le refus du dessein de Dieu et il le dit. […] Là, il s’en prend au dames de Samarie […] et il leur fait un petit quatrain. A Samarie, on faisait de grands banquets. Il y avait un excellent vin (aujourd’hui encore), des pâturages, de la viande excellente aussi. Les riches festoyaient au son de la musique avec des luths, des flûtes. Ils dansaient, se couronnaient de fleurs. Le prophète vint dans un de ces banquets (en Orient, tout le monde peut entrer, on ne vous met pas à la porte, vous prenez votre part).

Il y avait des vaches célèbres qui venaient du Bashân, riche région d’élevage. Alors Amos s’adressa à ces dames en les interpellant de la façon suivante (imaginez un sermon commençant ainsi) :

«  écoutez cette paroles, vaches de Bashân
qui demeurez sur la montagne de Samarie,
vous qui opprimez les faibles, écrasez les pauvres,

vous qui dites à vos maris : « apporte et buvons »

[gagne de l’argent, je me charge de le dépenser]

Le Seigneur Yahvé le jure par sa sainteté :

Oui, des jours vont fondre sur vous

où l’on vous enlèvera avec des crocs

et jusqu’aux dernières avec des harpons ;

vous sortirez par les brèches [de la ville], chacune droit devant soi,

et vous serez poussés vers l’Hermon »

Et effectivement, quinze ans plus tard, la ville a été détruite et ses dames ont pris le chemin de l’exil. Mais le traducteur ici n’a pas été jusqu’au bout. Il n’a pas traduit le texte dans sa verdeur. C’étaient en effet des gens qui avaient un langage dru, solide, vrai. Le sens est celui-ci ; il vient de parler des vaches parce qu’ils mangeaient de bons morceaux, justement, et il voit ces dames de Samarie dépecés comme un veau. Le veau était coupé en deux, on attachait des crocs au naseau pour une moitié et des harpons au derrière pour l’autre. Il leur dit : « On vous enlèvera par le nez avec des crocs et par le derrière avec des harpons. » Voilà, cela fait un sermon. Et après il s’en alla. L’ensemble fait en hébreu quatre vers. C’est tout. »

Dernier exemple avec Isaïe 1 (13-15) (exemple encore relevé dans [Ga]) :

13 Cessez d’apporter de vaines offrandes: la fumée, je l’ai en horreur! Néoménie, sabbat, convocation d’assemblée… je n’en puis plus des forfaits et des fêtes.

14 Vos néoménies et vos solennités, je les déteste, elles me sont un fardeau, je suis las de les supporter.

15 Quand vous étendez les mains, je me voile les yeux, vous avez beau multiplier les prières, je n’écoute pas: vos mains sont pleines de sang.

L’image que dessine Isaïe est le suivant : en priant, nous tendons nos mains vers Yahvé. Mais il les voit rougies par le sang que nous avons versé.

Arrêtons là notre collecte des images. Est-ce des caricatures selon la définition de Long ? Il s’agit bien d’attaquer, d’apporter le mépris, la raillerie sur les divinités de Babylone, sur Israël fasciné par son puissant voisin, sur les riches dames de Samarie et sur les croyants qui vont au Temple mais ne portent pas secours aux pauvres. Et ça a été aussi bienvenu qu’une piqûre ! Les prophètes se sont-ils comportés de façon décente ? Sans doute pas [3].

La Parole de Dieu, que ce soit par les Prophètes, les évangiles ou d’autres auteurs, n’a pas craint d’employer la caricature car comme une piqûre d’insecte, cela provoque un choc, en général désagréable, qui peut réveiller et aider à ouvrir les yeux. On croit trop souvent qu’il suffit de se mettre autour d’une table et de dialoguer. J’ai vu très souvent sur Twitter des dialogues de sourds….  Bien plus, cette insistance sur la décence, sur la correction etc n’est-elle pas une manière de fermer la bouche et de pouvoir continuer à dormir tranquillement ? Amis chrétiens, je vous laisse réfléchir sur ce que nous dit la Parole de Dieu là-dessus.

Quant à Charlie Hebdo…. J’entends déjà certains d’entre vous protester en disant que ce n’est pas pareil. Certes Charlie Hebdo n’est pas un journal chrétien, mais c’est un journal satirique politique. Or plusieurs ont insinué que les caricatures de Charlie Hebdo avaient un côté gratuit. On soulignait le côté « libertaire », « soixante-huitarde » du journal  pour faire comprendre qu’ils étaient comme ces gosses qui provoquaient par pur plaisir. Comment ces chrétiens peuvent-ils rabaisser leurs adversaires aussi légèrement [4]? Charb, Cabu et les autres étaient engagés politiquement. Ils voyaient les religions comme des choses néfastes pour l’homme, et ils s’exprimaient avec leurs armes : les crayons. Ainsi, ils n’ont pas caricaturé Mahomet par pur plaisir mais parce qu’ils estimaient inacceptable qu’on prétende empêcher autrui de dessiner. On peut ne pas être d’accord avec eux mais on ne peut pas nier leur engagement politique dont ils étaient conscients.

C’est pour toutes ces raisons que je pense que les Prophètes sont plus proches de Charb que de nombreux chroniqueurs chrétiens.

[1] en particulier le livre de Pierre Ganne « Qu’avez-vous fait des prophètes ? » qui aborde très peu l’aspect caricature chez les Prophètes mais qui m’a appris à les lire.

[2] j’emprunte l’expression à Pierre Ganne mais je ne sais plus où il l’avait employé…

[3] Si certains ne sont pas convaincus, rappelons que Jérémie s’est promené tout nu pendant plusieurs mois, qu’il a cassé un vase hors de prix, qu’Ezéchiel a mangé du pain cuit sur de la m… etc.

[4] C’est une tactique hélas courante chez nous, les catholiques. Je me rappelle encore cette discussion avec un twittos qui disait que ma capacité de réflexion était « blessée », ce qui expliquerait que j’étais incapable d’accueillir les enseignements de l’Eglise….

[Ga] Qu’avez-vous fait des prophètes ?, Pierre Ganne s.j., Desclée de Brouwer

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2 commentaires pour La Parole de Dieu est-elle décente ?

  1. Ping : Railler ou respecter la religion des autres ? | Pater Taciturnus

  2. Merci pour cet article qui développe et apprend bien davantage ce que j’ai rédigé en 3200 signes pour l’agence de presse ProtestInfo.ch et qui figure aussi ici http://www.swissroll.info/blog/grains-de-ciel/36838/
    Le coup des divinités « promues » au rang de bêtes de somme: je ne connaissais pas
    Avec mes bons souvenirs. Jean-Paul

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